Jean-Luc Mélenchon – Justice me sera rendue par le peuple – Interview dans «La Provence»

Entretien avec le journal « La Provence » paru le 27 octobre 2018

Dans quel état d’esprit êtes-vous ?

Je suis sous le choc. Ce qui s’est passé est inouï. Trois sièges de mouvements politiques, trois entreprises et onze domiciles ont été perquisitionnés à la même heure comme pour le terrorisme. Deux dénonciations ont été jointes sans raison, celle des comptes de campagne et celle des assistants parlementaires européens. C’est un traquenard. J’ai réagi lorsque j’ai su qu’il ne s’agissait plus que de ma responsabilité personnelle, mais qu’il y avait des perquisitions partout. J’ai compris qu’il s’agissait d’une offensive judiciaire sur ordre politique.

Les procureurs ne sont plus, comme ils ont pu apparaître à une époque, les courroies de transmission de la Chancellerie…

Ce n’est pas mon avis. Je suis surpris de voir que c’est la forme de ma riposte qui retient l’attention médiatique comme pour mieux éviter de parler du fond, la démesure des moyens la gravité des saisies. Ces perquisitions ont mobilisé la quasi-totalité du service des fraudes. Est-ce normal ? Mes amis ont subi des heures de perquisitions, puis d’auditions. Ils ont vu arriver des hommes armés chez eux en gilets pare-balles. Ces gens ont tout pris sans discernement, dans des conditions qui sont parfois un défi au bon sens. Le traumatisme est énorme. Et je suis stupéfait de voir l’absence de réaction. Il y a quelques années, toute la gauche aurait crié au fascisme. Les PV d’auditions ont été donnés à certains journalistes. Ceux qui les donnent sont-ils payés ? Ont-ils été corrompus ? Nous sommes dans la situation du « Procès » de Kafka. On ne connait pas l’accusation mais il y a un procès. C’est préoccupant sur le plan des libertés démocratiques.

Beaucoup ont vu une forme de « comedia de’ll arte » de votre part…

C’est encore une façon de me flétrir ! Je ne comprends pas un tel niveau de haine contre moi. La question est : avais-je raison de protester et pas quel est le bon niveau de décibel pour le faire. On montre les secondes où je crie. Pas celles où l’on voit les policiers jeter mon assistante à terre. 4 blessés dans nos rangs. Je ne les ai pas montrées pour ne pas en rajouter. Le parquet a quitté nos locaux sans faire la liste de ce qu’il avait saisi. Et de même à nos domiciles : ordinateurs, agendas, mais aussi mes brouillons de livres et photos de vacances. Nous n’avons pas eu droit au minimum de respect de notre dignité. Une perquisition ne doit pas être un moyen d’intimidation. La procureure de Paris a dit chercher un « effet de surprise ». Pourtant une dénonciation date de plus d’un an et l’autre de plus de sept mois ! C’est pourquoi j’ai voulu une réplique qui politise la situation. Quoi qu’on pense de moi, doit-on accepter l’instrumentalisation politique de la justice ?

N’y êtes-vous pas allé un peu fort quand même ?

On n’a retenu que l’apparence de ma colère. En France, on vient de passer de la criminalisation de l’action syndicale et écologique à celle de l’action politique parlementaire. C’est extrêmement grave. Je voudrais mettre en garde. Aujourd’hui, c’est moi. Demain, ce seront les autres si les partis politiques et les citoyens acceptent cela.

Voulez-vous dire que la France n’est pas la démocratie qu’elle est supposée être ?

En effet. En Europe les régimes sont de plus en plus autoritaires. Et l’attitude de la Commission européenne ne fait qu’aggraver cela. Exemple : en attaquant le budget italien qui est pourtant dans les clous, la Commission rend service à monsieur Salvini. Évidemment, je ne soutiens pas son gouvernement ! Je soutiens la souveraineté du vote des italiens. Et comme le programme de la France insoumise est, lui aussi, incompatible avec les traités européens, je m’inquiète de ces offensives contre les souverainetés populaires. C’est quoi, la souveraineté européenne, à part la dictature de la Commission?

Avec un peu de recul, ne vous dites-vous pas que vous vous êtes fait piéger par votre réaction ? Nous sommes dans une ère l’hyper-communication, donc de ses dérives prévisibles…

Non, parce que j’étais sincère. On me juge sur quelques images passées en boucle sept jours durant. Mais c’est une forme de sadisme inquisitorial de reprocher à la victime ses cris. Justice me sera rendue par le peuple qui n’en peut plus et s’identifie à mon insoumission. Tout cela fait beaucoup de signes attestant la profondeur de la crise politique actuelle. Mon image souffre, mais dans les mêmes sondages tous les partis politiques baissent aussi. De plus en plus de monde ne croit plus dans cette « démocratie ». L’événement sensationnaliste fabriqué contre moi aura aggravé cela. J’en suis triste.

Doutez-vous de la nature même de votre engagement politique ?

Non. Mais cela durcit le regard que j’ai sur l’état de la démocratie et sur le fonctionnement de la sphère médiatique. Il y a de quoi. Nous n’avons pas triché sur les comptes de campagne. Nous sommes la campagne la plus longue et la moins chère. Le PS a dépensé avec Hamon cinq fois plus que nous chaque mois ! Comment peut-on nous accuser de surfacturation ? Nous sommes les seuls à ne pas avoir demandé de plafond de remboursement. On a répondu à deux mille questions. Nos comptes ont été validés. Ce qu’ils nous font est de la persécution politique.

L’épisode peut-il avoir écorné votre image de présidentiable, où l’on doit plaire au plus grand nombre ? Sachant que, selon certains sondages, votre popularité chute…

L’image ca va et ca vient. Voyez Macron hurlant a la tribune des propos décousus : ce ne l’a pas empêché d’être élu ! Les milieux populaires s’identifient à mon insoumission. Mes persécuteurs seront confondus à coup de bulletin de vote aux européennes. Ne croyez pas que je me laisse dominer par l’obsession présidentielle

Vous le dites parfois…

Oui nous voulons gouverner le pays. Pour cela il faut construire un rapport de force favorable contre la finance et le macronisme. Donc développer notre mouvement et avoir le plus d’élus au Parlement européen. Le coupable du coup monté contre nous est à l’Elysée. Il l’a programmé quand nous avons accueilli une scission du PS et commencé une convergence historique. Je préfère donc mille fois avoir réagi vigoureusement que de m’être caché comme si j’étais coupable. Notre sort doit alarmer. Ces gens ont pris plaisir à faire ce qu’ils ont fait. Ils recommenceront. Mais rien n’y fera : nous sommes des citoyens engagés, pas des voyous. Justice me sera rendue par le peuple qui n’en peut plus et s’identifie à mon insoumission.
À l’heure où nous parlons, Nicole Belloubet, la ministre de la Justice, est aussi à Marseille… (l’entretien a été réalisé hier, Ndlr). Elle savait ce qui allait se passer. Elle a laissé faire. Puis elle n’a pas eu un mot contre les violations du secret de l’instruction. Son comportement est méprisable.

Vu le contexte, Marseille est-elle votre bulle d’oxygène ?

Oui, c’est clair. Elle remplit ma vie. J’ai des devoirs ici : mes amis ici n’ont aucune expérience de ce qui s’est passé. Je les aide aussi à se débarrasser de la peur, de l’angoisse d’être accusé sans savoir de quoi. Comment imaginer ça dans mon pays. Je suis allé au Parlement européen : beaucoup étaient stupéfaits que tout ça ait pu se passer en France.

Quel est le but de votre rapprochement avec Emmanuel Maurel et l’aile gauche du PS ?

Montrer d’autres manières de faire pour organiser des convergences, un front politique. Il y aura beaucoup de gens de la vie ordinaire sur notre liste aux Européennes. Notre commission électorale, issue à 75% du tirage au sort, a reçu 600 candidatures. Il a fallu choisir. C’est difficile. Le plus dur est derrière nous. La liste sera représentative de la société populaire et de la diversité des formes d’engagement citoyen. Notre ligne d’horizon c’est notre score à la présidentielle. On va batailler pour regagner nos galons. Cette élection se jouera sur la mobilisation, le différentiel d’abstentions. Pas sur l’image des perquisitions. Ça ne pèsera pas sur la gravité du choix.

Regrettez-vous, vous qui êtes élu dans le Sud, votre sortie contre l’accent méridional d’une journaliste à l’Assemblée nationale ?

Je le redis, c’était un malentendu. Sa question était incohérente et je croyais qu’elle en rajoutait en imitant un accent du Sud. J’ai cru qu’elle se moquait de moi comme beaucoup de journalistes parisiens parce que je suis élu de Marseille Je suis incapable de me moquer d’un accent ! J’ai trop souffert de ça enfant quand j’avais l’accent pied noir !

Article tiré du Blog de Jean-Luc Mélenchon  le 27 octobre 2018

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