Présidentielle au Brésil – Les cinq raisons du succès de Jair Bolsonaro, le candidat d’extrême droite favori du second tour

Exaspérations des Brésiliens, crises multiples, multiplication des fausses nouvelles… Franceinfo vous détaille comment cet ancien militaire a réussi à devenir incontournable.

Il fait figure de favori pour le second tour de la présidentielle, qui se tient dimanche 28 octobre, au Brésil. Surnommé « le mythe » par ses partisans, Jair Bolsonaro, candidat de l’extrême droite, est arrivé en tête du premier tour avec 46% des voix contre 29% pour Fernando Haddad, candidat du Parti des travailleurs.

Ancien capitaine de l’armée brésilienne, il affiche ouvertement sa nostalgie pour la dictature militaire (1964-1985) et s’est fait connaître pour ses multiples dérapages sexistes, racistes et homophobes. Son programme politique reste flou mais plusieurs de ses promesses retiennent l’attention. En matière de sécurité, Bolsonaro souhaite par exemple libéraliser le port d’armes pour lutter contre l’insécurité.

Ultra-conservateur sur les mœurs, néolibéral sur le front économique, le candidat promet également de favoriser l’agrobusiness, quitte à supprimer les normes environnementales dans les zones protégées. Pendant la campagne, Jair Bolsanaro a aussi menacé ses adversaires – les « rouges », dit-il, du Parti des travailleurs, par exemple – promettant « purge » et « grand nettoyage ». Comment expliquer l’adhésion massive des Brésiliens aux idées de Jair Bolsonaro ? Voici les cinq raisons au succès du candidat d’extrême droite.

1 – Des crises institutionnelles qui s’enchaînent

Premier constat, le Brésil traverse une « tempête parfaite », écrivent le sociologue Frédéric Vandenberghe et l’anthropologue François Véran, dans une tribune publiée par Libération. Une conjonction de crises qui « explique, en partie, la montée des extrêmes »« L’adhésion à Bolsonaro est la traduction d’une crise politique, morale et économique », abonde Maud Chirio, historienne spécialiste de l’histoire contemporaine du Brésil.

Après avoir quitté le pouvoir avec un taux de popularité record, l’ex-président Lula est aujourd’hui emprisonné pour corruption. Issue elle-aussi du Parti des travailleurs, Dilma Rousseff a succédé à Lula, mais elle a été destituée en 2016 « pour un motif budgétaire sans lien avec la corruption », précise Le Monde (article payant).

Michel Temer prend alors le pouvoir, grâce à un « coup d’Etat parlementaire », selon le spécialiste Stéphane Witkowski, de l’Institut des hautes études de l’Amérique latine. Sans légitimité issue des urnes, celui-ci assume alors une politique d’austérité et doit faire face à un taux de chômage qui oscille entre 12% et 14% depuis 2016, une récession record et une augmentation des inégalités… Michel Temer est, lui aussi, rattrapé par l’opération « Lava jato » (« lavage express ») et est soupçonné de corruption.

Enfin, le climat d’insécurité est de plus en plus pesant : en 2017, un record a été atteint, avec 63 880 homicides, soit sept morts par heure en moyenne, selon une ONG (en portugais), faisant du Brésil l’un des pays les plus violents au monde.

2 – Un ras-le-bol contre la classe politique

Jair Bolsonaro promet de ramener l’ordre et profite de l’effondrement des partis traditionnels, minés par la corruption et l’exaspération des Brésiliens. « Son succès représente moins l’adhésion à un projet qu’à un candidat antisystème », explique Stéphane Witkowski.

Il y a une vague de dégagisme vis-à-vis de toute la classe politique brésilienne. – Stéphane Witkowski à franceinfo

« En se présentant en outsider », Jair Bolsonaro a su incarner le « rejet de la politique et des politiques », estime le politologue Gaspard Estrada, directeur de l’Observatoire politique de l’Amérique latine et des Caraïbes. Une prouesse, car le candidat d’extrême droite siège à la Chambre des députés depuis 1991. « Il a réussi à faire passer l’image d’un homme fort, adepte de la ligne dure, qui va combattre la corruption », analyse Michael Mohallem, professeur de droit à la Fondation Getulio Vargas.

Il parle des politiciens comme s’il ne faisait pas partie de ce monde. – Michael Mohallem à l’AFP

« Bolsonaro a repris à son compte un discours de plus en plus droitier de la part de la droite brésilienne qui a toujours été très prompte à dénoncer la corruption au sein du Parti des travailleurs mais qui s’est retrouvée prise la main dans le sac à son tour », raconte le politologue Gaspard Estrada.

Un champ de ruines politique qui laisse les mains libres à Bolsonaro pour surfer sur cette grave crise de confiance. « Avec un discours simple, voire simpliste, il a réussi à séduire, constate Stéphane Witkowski. Bolsonaro a même refusé de participer à des débats contradictoires, un moyen très simple de faire campagne sans trop se mouiller. »

3 – Un matraquage médiatique et des « fake news »

Pour en arriver là, il faut aussi revenir à 2013. Date à laquelle le Parti des travailleurs a commencé à subir un « bombardement médiatique à grande échelle », relate l’historienne Maud Chirio.

Pour chasser la gauche du pouvoir, de grands médias ne parleront que de corruption généralisée au cœur de l’Etat et de violences urbaines. – Maud Chirio à franceinfo

« La corruption est certes un phénomène qui touche tous les partis, confirme Stéphane Witkowski. C’est Dilma Rousseff qui a laissé faire police et justice et permis l’opération ‘Lava jato’. Mais les médias ont instrumentalisé ce thème et cela a créé un contexte favorable à Bolsonaro. »

Les médias brésiliens ont contribué à exacerber une haine contre le Parti des travailleurs. – Gaspard Estrada à franceinfo

Du pain béni pour Jair Bolsonaro et ses partisans qui désignent l’ennemi, le Parti des travailleurs, accusé de tous les maux du Brésil. « A côté des grands médias, un discours fantasmagorique a envahi les réseaux sociaux et les meetings », note Maud Chirio. Un discours selon lequel « le Parti des travailleurs serait une mafia communiste, le parti de l’antéchrist, qui endoctrinerait les enfants dans l’homosexualité. Et de façon générale, la gauche serait pervertie moralement et terroriste… »

Par réseaux sociaux interposés, la population est bombardée de ‘fake news’, qui finissent par faire imploser l’idée même de vérité. – Les historiennes Juliette Dumont et Anaïs Fléchet dans une tribune au « Monde »

Le 18 octobre, le quotidien brésilien Folha de S. Paulo (en portugais) a révélé que des entreprises soutenant Jair Bolsonaro ont financé l’envoi de fausses nouvelles en masse, via « des centaines de millions de messages », sur WhatsApp. Chargée d’observer le scrutin au Brésil, l’Organisation des Etats américains a réagi le 25 octobre, exprimant sa « préoccupation constante » face à la propagation en masse de fausses informations. Voici ce qu’a déclaré Laura Chinchilla, qui préside la mission de l’OEA chargée d’observer le scrutin :

C’est un phénomène sans précédent. C’est la première fois dans une démocratie que nous observons l’usage de WhatsApp pour propager massivement de fausses informations comme au Brésil. – Laura Chinchilla

4 – Un soutien précieux des lobbys

Le favori de l’élection présidentielle peut également s’appuyer sur une « coalition de l’oligarchie économique et financière qui y trouve son compte », estime Stéphane Witkowski, de l’Institut des hautes études de l’Amérique latine. « Les lobbys les plus puissants dans le pays le soutiennent : l’agrobusiness et les évangélistes », poursuit-il. On peut par exemple citer le cas de la chaîne de télé Record, l’une des plus importantes au Brésil, qui est dirigée par un prêtre évangéliste soutenant Bolsonaro.

L’ancien militaire surfe ainsi sur une « vague conservatrice et de retour à l’ordre moral imposé et relayée par les évangélistes », rapporte le spécialiste de l’Amérique latine. Et d’ajouter :

Son discours fonctionne bien au sein de la population, en particulier dans les quartiers les plus pauvres et il est relayé par les prêtres évangélistes. – Stéphane Witkowski à franceinfo

Jair Bolsonaro a aussi su se montrer opportuniste pour remporter l’adhésion de ces lobbys. « Opposé aux réformes néolibérales dans les années 1990, Bolsonaro a réussi à s’allier les milieux d’affaires à la veille du scrutin, grâce à un programme qui prône le démantèlement des droits sociaux et de l’éducation publique », écrivent les historiennes Juliette Dumont et Anaïs Fléchet dans une tribune au Monde. Résultat : « La vague qui porte Bolsonaro repose donc sur une relation complexe entre adhésion populaire, mensonges, violence et connivence des élites. »

5 – Une certaine nostalgie « des années de plomb »

Tout au long de sa campagne, Bolsanaro a affiché sans complexe sa nostalgie de la dictature militaire (1964-1985). Déjà en 2016, il déclarait : « L’erreur de la dictature a été de torturer sans tuer. » Entouré de militaires, notamment de son candidat à la vice-présidence, le candidat d’extrême droite a promis de renforcer les pouvoirs de l’armée.

Pourquoi les Brésiliens ne sont-ils pas plus choqués par ces références à dictature ? « Le processus de transition mémorielle ne s’est pas appuyé sur un récit négatif à l’égard de la junte. (…) Les historiens parlent de ‘transition incomplète' », explique l’historienne Maud Chirio, dans les colonnes du Monde (article payant). Un travail mémoriel partiel qui permet aujourd’hui « aux jeunes qui n’ont pas connu cette époque de ne pas forcément se méfier », relève Stéphane Witkowski.

Quant aux plus vieux, « ils gardent la prospérité économique et l’ordre sécuritaire qui régnait des souvenirs partiels de l’époque », souligne le spécialiste. Pour le politologue Gaspard Estrada, ces idées s’inscrivent dans une « volonté de réviser l’histoire de la part des milieux militaires ». Ainsi, le nouveau président de la Cour suprême fédérale préfère parler de« mouvement de 1964 » plutôt que de « coup d’Etat militaire ». Gaspard Estrada met en garde : « La démocratie brésilienne est clairement mise à l’épreuve. »

Photo MAXPPP
Vincent Daniel
Article tiré de Franceinfo . le 28 octobre 2018

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