Edito de Denis Sieffert – Le séisme Bolsonaro

Le sentiment d’une sorte de malédiction planétaire nous envahit un peu plus encore depuis dimanche avec l’élection au Brésil du fasciste Jair Bolsonaro.

En 1939, le révolutionnaire russe anti-stalinien Victor Serge publia un roman dont au moins le titre, beau et tragique, reste dans les mémoires : S’il est minuit dans le siècle. Bien sûr, il faudrait avoir l’amnésie facile et la référence approximative pour comparer notre époque à celle des procès de Moscou et du nazisme triomphant. Mais il y a tout de même aujourd’hui quelque chose de cette « pénombre désespérante » dont parlait l’un des héros de Victor Serge. Le sentiment oppressant d’être cerné par une sorte de malédiction planétaire. Un sentiment qui nous envahit un peu plus encore depuis dimanche avec l’élection au Brésil du fasciste Jair Bolsonaro (lire l’article de Patrick Piro). Après Trump, après le Philippin Duterte, après l’Égyptien al-Sissi, et tant de régimes indéboulonnables qui ignorent depuis toujours le mot démocratie, le monde semble tourner à l’envers. Ce qu’il y a de plus choquant dans le cas du Brésil, c’est la rapidité du retour de l’histoire.

Le Brésil de 2018, c’est le Chili qui voterait aujourd’hui pour Pinochet, l’Allemagne qui absoudrait le nazisme, la France qui réhabiliterait Pétain. Rien de tout ça, heureusement, n’est à l’ordre du jour dans ces pays. Mais regardez bien tout de même : tous portent en leur sein, dans la nature de leurs débats, dans le choix de leurs figures médiatiques (nous avons Zemmour), dans la levée des tabous, les germes d’une résurgence pestilentielle. La vigilance est donc de mise. Cela fait trente-trois ans que le Brésil est sorti de la dictature, c’est peu pour un oubli. Preuve que la politique est faite plus d’impulsivité que de mémoire.

C’est une colère aveugle qui a poussé des pauvres à élire leur bourreau, ajoutant, contre nature, leurs voix à celles de classes blanches, riches et ennemies de toute réglementation. L’arrivée au pouvoir d’un fasciste par les urnes n’est jamais un accident. Il n’y a donc pas de « malédiction », mais un enchaînement de politiques cyniques et rationnelles qui conduisent à ces abîmes. Le succès des populistes d’extrême droite s’explique par ce qui précède. Par le poids des frustrations et du ressentiment. La haine vient avec le dépit amoureux. Il est bien tard aujourd’hui pour analyser les erreurs et les fautes du Parti des travailleurs. Elles sont indéniables, même s’il y a, à son encontre, une sorte d’injustice. Les choses eurent d’ailleurs été différentes si Lula avait pu se présenter, et si l’influence des Églises évangélistes et le poids de l’argent sur l’information ne nous avaient fait toucher aux limites de ce que nous appelons la démocratie. Que peut-on espérer à présent pour les opposants, et tous ceux que le régime s’apprête à persécuter, les homosexuels, les féministes, les Amérindiens, les défenseurs de l’environnement, qui vont tenter de résister à la violence d’État et à l’obscurantisme ? Pourront-ils compter sur les pays qui se réclament de la démocratie ?

L’espoir devrait venir d’Europe. Mais pas celle qui rejette les migrants, ou qui préfère la cupidité au courage face à l’Arabie saoudite, à la Syrie, ou à la politique israélienne. La vérité, c’est que le même mouvement qui a entraîné le triomphe de Bolsonaro est à l’œuvre en Europe. Plus sournois, moins violent et moins dévastateur, certes, mais provoquant aussi colères et frustrations. Le bras de fer qui s’engage entre l’Union européenne et l’Italie est à cet égard édifiant. Depuis l’adoption par le gouvernement italien d’un projet de budget qui, nous dit-on, défie les règles de l’Union européenne, et depuis le rejet catégorique dudit budget par la commission de Bruxelles, les opinions sont mobilisées en défense de « l’Europe » contre les croquemitaines de Rome. Et on nous vend un antagonisme en trompe-l’œil entre populisme et progressisme.

La personnalité de Pierre Moscovici, érigé en père fouettard de l’orthodoxie budgétaire, illustre jusqu’à la caricature le piège qui nous est tendu. Ancien ministre de l’Économie de François Hollande, il appartient plus au problème qu’à la solution. C’est en grande partie sa politique et celle de ses semblables italiens du gouvernement Renzi qui sont à l’origine des frustrations qui ont amené le fascisant Salvini au pouvoir. À y bien regarder, le budget italien n’est d’ailleurs pas si « antisystème » que cela. Il ne remet nullement en cause les réformes structurelles dictées par l’idéologie néolibérale (1). L’extrême droite italienne ne fait que capter, assez habilement, la colère du peuple contre le système européen, et sa politique austéritaire. Là est le piège. Le combat contre les extrêmes droites est toujours une priorité qui ne souffre aucune condition. Mais il ne peut conduire la gauche à soutenir ceux qui, au nom d’un antagonisme entre progressisme et populisme, veulent faire oublier qu’ils sont les pourvoyeurs de ce qu’ils prétendent combattre.

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Denis Sieffert
Article tiré de Politis . le 31 octobre 2018

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