J.Luc Mélenchon – En cours d’effondrement

Il y avait dans l’air cette trame spéciale des jours terribles. C’était un tout que ce boulevard barré, ces tentes et ces groupes de marins-pompiers et de policiers, ces véhicules rouges, ces cars bleu sombre et, par-dessus tout, ce ciel plombé si peu courant à Marseille. Je montai à bon pas vers le croisement d’où l’on verrait la scène du drame sans déranger les secours. La mémoire s’agitait dans ses couches en sommeil profond. Des images remontaient vers moi de ce jour à Toulouse où j’arrivais au lendemain de l’explosion d’AZF pour faire la tournée des lycées professionnels atteints ou détruits. C’est toujours le silence qui reste en tête et sa trame singulière dans ce type de circonstances.

À ma descente du train avec Antoine qui m’accompagne, gare Saint-Charles, Lise et Sébastien qui viennent me chercher ont la tête des très mauvais jours. Ils sont sur pied depuis la première heure du drame et ils tentent d’en démêler les récits pour moi. Sur place, voici Prune et Josépha, puis Franck. On marche de concert. Personne ne parle. En haut de la rue où je suis passé tant de fois en manifestation, il y a un regroupement. Le ministre Denormandie m’attend pour me saluer (je suis le député de la circonscription), le préfet, et aussi Samia Galli, Pellicani, bref, les figures marseillaises du secteur. Nous voici tous ramené au plus simple de nous-mêmes : des êtres humains effarés brûlant de se rendre utiles. J’ai prévenu par tweet avant d’arriver : priorité à l’urgence humaine de la situation. On verra plus tard pour la discussion politique. On grimpe en vitesse le tournant pentu et voici le tableau que l’on devinait : un essaim de journalistes sagement rangés derrière un fil de plastique, les policiers avec les maîtres-chiens de retour de la fouille, et là-bas au fond la montagne de gravats.

Je marche aux côtés de l’amiral commandant les équipes de marins-pompiers. À Marseille, depuis le siècle dernier, ce sont les marins-pompiers qui font les services de secours et incendie. Cet homme a toute cette situation sur les épaules. Son pas est ferme. Professionnalisme, élégance de la relation. Ses hommes prennent des risques en fouillant car le troisième immeuble qui borde le trou est lui-même branlant. Tout à l’heure, il va prendre la bonne décision pour la sécurité des équipes. Une pelle vient pour décrocher ce qui s’effritait au sommet et leur tombait dessus par surprise. À peine touché, l’immeuble s’effondre sur l’emplacement où se trouvaient les sauveteurs quelques instants plus tôt. À partir de là tout va aller plus vite. Il faut fouiller pour dégager d’éventuelles poches de survie. Il le faut aussi pour que les chiens puissent savoir si des humains sont là. Pour l’instant, le torchis mouillé des murs tombés fonctionne plutôt comme un écran olfactif total. On ne s’attarde pas. Pas question d’encombrer ou de harceler.

Un petit mot encore pour les journalistes transis sur la hauteur et on va redescendre en prenant le temps cette fois-ci. Il faut parler avec tout le monde au fur et à mesure. Ce sera le plus long. Et peut-être le plus utile. Car ici ou là, parmi les gens qui sont sur ce trottoir, surgissent de pauvres gens éplorés. Soit qu’ils ne sachent que faire, soit qu’ils soient sidérés, soit qu’ils soient très fâchés parce qu’on ne leur permet pas de rentrer chez eux. Une dame erre. Son mari a 93 ans, il ne marche vraiment pas bien et il attend dans un bar depuis ce matin ; un homme et ses trois enfants à la main les yeux dans le vide qui ne sait que faire avec ces petits apeurés qui se tiennent collés à ses jambes ; une autre dame qui est très malade et le crie à plein poumons dans l’angoisse de savoir où elle dormira ce soir. Dans cette circonstance, je n’ai aucun pouvoir. J’écoute, je m’efforce de rassurer ou d’aider à rejoindre la mairie du secteur où l’accueil est bien organisé. Mes camarades font de même. Les gens parlent fort. C’est bien. Ça les aide à se libérer de l’angoisse. En fait personne ne demande rien. Tout le monde raconte ou dit sa peur. Une main donnée, un moment à écouter jusqu’à ce que le flot se tarisse, voilà ce qu’on peut faire d’utile même si c’est peu. Quoi d’autre sinon ? Toute notre humanité est dans notre relation aux autres. Et quand un monde est assez inhumain pour avoir rendu possible un drame si hautement prévisible, ces gens qui crient sont les sentinelles au bord d’un gouffre plus large que celui qui s’est ouvert sous les immeubles effondrés. C’est un monde qui s’écroule en réalité dont ces immeubles marseillais sont la ligne de front. Le monde de l’égoïsme et de l’indifférence aux pauvres et aux précaires, le monde du fric roi, le monde pourri que nous avons sur les bras.

L’effondrement de trois immeubles de la rue d’Aubagne à Marseille a remis sur le devant de la scène le problème de l’habitat indigne et insalubre. Il est vrai que dans la ville, le phénomène est massif. Dans le quartier de Noailles, où le drame a eu lieu, on parle d’un immeuble sur deux qui serait de mauvaise qualité. La fondation Abbé Pierre considère que 100 000 Marseillais vivent dans des logements très dégradés. Ces chiffres montrent l’état d’abandon dans lequel se trouve la population. Mais on aurait tort de croire à un évènement local.

La mauvaise qualité de l’habitat est un problème global et d’ampleur. Il concerne tout le pays. L’Insee répertorie dans son enquête sur les conditions de logement des Français les principaux défauts des logements. Selon cette enquête, 10% des logements en France présenteraient trois défauts ou plus. Cela représente 3 millions de logements. Tous, bien sûr, ne menacent pas de s’effondrer comme ce fut le cas à Marseille. Mais on en recense tout de même environ 400 000 dont la façade principale est « très dégradée » avec des « fissures profondes ». Les autres défauts menacent aussi la santé ou la sécurité des occupants. Dans la liste on trouve notamment les infiltrations d’eau, qui fragilisent la solidité des immeubles, les problèmes d’humidité ou les installations électriques dégradées. On sait que ces caractéristiques peuvent aussi donner lieu à de graves accidents. Enfin, un logement sur cinq est mal isolé au niveau des murs, des toits ou des fenêtres. Ce problème est responsable de nombreuses maladies chroniques parmi les pauvres qui ne peuvent pas se payer les factures de de chauffage que nécessiteraient de telles passoires.

Les plus touchés par ces logements indignes sont les locataires. Un logement sur cinq en location sur le secteur privé est touché par trois défauts ou davantage. Et on ne compte que 40% des locations sans aucun défaut. Ceux qui habitent là le font parce qu’ils n’ont pas d’autre choix. L’accès à un logement social, dans les grandes villes, est souvent un rêve inaccessible. Deux millions de familles sont sur liste d’attente pour se voir attribuer une HLM et la file s’allonge d’année en année. Les récentes attaques du gouvernement vont encore aggraver les choses. Il a d’une part opéré des coupes dans les budgets des organismes HLM qui sont l’équivalent de 54 000 logements construits de moins par an. D’autre part, il incite à la vente à la découpe des logements sociaux. On peut donc s’attendre à une difficulté accrue pour accéder à un logement social. Sur cette misère prolifèrent les marchands de sommeil. Ils louent des logements indignes à des familles pauvres qui ne peuvent remplir les conditions drastiques de garanties ou de revenus qui sont habituellement demandés sur le marché.

Louer un logement qui ne respecte pas les normes sanitaires ou de sécurité est illégal. Mais la réponse de l’État et des collectivités face à la prolifération de ce commerce de la misère est dérisoire. Ainsi, seuls 0,6% des logements font l’objet d’un signalement portant sur leur caractère insalubre, dangereux ou sur le fait qu’ils ne correspondent pas aux normes de location. La majorité des marchands de sommeil peuvent donc, eux, dormir tranquilles.

Contre le logement indigne, il faut déjà commencer par faire respecter la loi. Nous avons mis en avant pendant la campagne présidentielle l’idée du « permis de louer ». Il s’agit de mettre en place une autorisation préalable de mise en location d’un logement. Ainsi, les pouvoirs publics vérifieraient que l’état du logement est bien conforme à la loi avant de délivrer une autorisation de mise en location, un refus ou une autorisation conditionnée à des travaux. Actuellement, les communes volontaires peuvent le mettre en place. Celles qui l’ont effectivement fait se comptent sur les doigts de la main. Marseille n’en fait pas partie, par exemple. Il faut généraliser le permis de louer et le rendre obligatoire pour les villes où se concentrent les logements insalubres.

Mais on doit surtout bien comprendre la nécessité d’une politique sociale du logement qui soit globale. C’est hors de portée sans un investissement massif dans le logement public de qualité. Au rythme de 200 000 HLM supplémentaires par an, cela permettrait de résorber les interminables listes d’attente que l’on connaît aujourd’hui. Une autre direction de travail est de rompre la pure logique de marché dans le secteur. On peut pour cela encadrer les prix sur le marché privé jusqu’à faire baisser les loyers dans les grandes agglomérations où ils ont atteint des niveaux délirants. C’est en rendant le logement accessible à tous que l’on sortira les familles pauvres des griffes des marchands de sommeil. Le logement n’est pas un bien comme les autres que l’on peut laisser entre les mains des spéculateurs et du marché. Il conditionne l’accès au travail, à la santé, le droit à la vie privée, à une vie de famille etc. La question du logement des pauvres ne doit plus être considéré comme un à côté, un aspect secondaire d’un marché pour le reste adaptable. Dans ce domaine comme dans tous les autres, la pauvreté n’est pas la marge d’un système qui fonctionnerait tant bien que mal. Le nombre des personnes concernées montre que la pauvreté dans ce domaine aussi est une des conditions de l’accumulation financière artificielle qui s’exerce dans le secteur. La rareté du logement pousse tous les prix à la hausse, toutes les affaires tordues à la propension, et pérennise dans le silence des victimes sans choix les pratiques les plus honteuses

Jean-Luc Mélenchon
Article tiré de son blog . le 6 novembre 2018

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