«Bachar al-Assad, par sa violence et son impunité, signifie aux Syriens que rien ne les sauvera de son pouvoir absolu»

Qui est ce dictateur, qu’est-ce qui le motive ? N’est-il que l’héritier de son père ? Trois spécialistes de la Syrie, Farouk Mardam-Bey, Subhi Hadidi et Ziad Majed, se sont penchés sur son cas. Ils examinent aussi bien son entourage familial que ses réseaux.

Trois spécialistes de la Syrie se sont glissés Dans la Tête de Bachar al-Assadle temps d’un livre, publié par Actes Sud la semaine dernière. Deux sont syriens, l’éditeur Farouk Mardam-Bey et l’écrivain Subhi Hadidi, et l’autre est libanais, le politiste Ziad Majed. S’immiscer dans la tête du despote leur a permis de raconter à la première personne, et de façon presque intime, l’exercice d’un pouvoir absolu accompagné d’une violence extrême. Les trois auteurs décrivent aussi un contexte familial : Bachar n’était pas l’héritier désigné par son père Hafez al-Assad. Il évoluera entre continuité et rupture par rapport à l’héritage paternel.

Bachar al-Assad n’est-il que l’héritier de son père, Hafez al-Assad ?

Le système de Bachar est le même que celui dont il a hérité. Il y a une continuité certaine entre les deux hommes. Mais en arrivant au pouvoir en l’an 2000, Bachar a éprouvé le besoin de se présenter sous des traits différents de ceux de son père. Parce que le costume était trop grand pour un novice en politique, il voulait au moins changer de tonalité, d’apparence. Il arrivait de Londres où il était ophtalmologue. Ce n’était pas l’héritier qu’avait choisi son père. Normalement, il était prévu que Basel al-Assad lui succède. C’est lui qui avait été préparé pour l’exercice du pouvoir. Il était passé par l’armée comme Hafez. Mais il est mort dans un accident de voiture. Donc Hafez al-Assad a rappelé Bachar qui était à Londres. Cette succession improvisée a laissé des traces profondes dans son mode de gouvernance. Dès le début, il a insisté sur le fait qu’il n’était pas au pouvoir par la seule volonté de son père mais que c’était son destin, et la volonté du peuple syrien. Il parle de son prédécesseur comme du «président Hafez» et non du président Hafez al-Assad, comme pour mieux souligner que Assad, c’est lui. Il se proclame comme le seul inventeur de la Syrie moderne. Bachar était surtout le fils de sa mère, et Basel, le fils de son père. Les deux fils n’ont pas eu la même éducation. Sa mère n’était pas complètement baasiste et appartenait à une classe sociale un peu supérieure à celle de Hafez al-Assad.

Gouverne-t-il différemment pour autant ?

Il a probablement été bien pire que ce que Basel al-Assad aurait été s’il avait succédé à son père. Durant une première période, qui n’a duré que quelques mois, il a annoncé une ouverture sur la société civile, pour qu’il y ait un dialogue entre l’Etat et la société. Ce qui était nouveau. Il a d’abord laissé s’établir des débats à l’échelle des différents clans alaouites. Mais il ne s’attendait pas à ce que les clans soient si nombreux et si présents, même dans les endroits les plus reculés. Et surtout, il n’avait pas mesuré la soif de discussions après que la parole avait été si longtemps étouffée. Les discussions portèrent surtout sur les trente ans de règne de son père, sur les années de plomb (les années 80, qui ont vu les massacres de la prison de Palmyre et de la ville de Hama, mais aussi des milliers d’emprisonnements d’opposants de toutes obédiences). Bachar al-Assad a fini par bloquer les discussions.

Ce qu’il a aussi hérité de son père mais qu’il a mené à une autre échelle est la libéralisation de l’économie. Le fils a poussé une libéralisation contrôlée par l’Etat jusqu’à un néolibéralisme extrême. Cela s’est fait dans la plus grande opacité et a mené à quantité de dérives. La famille Assad s’est considérablement enrichie, un des cousins maternels de Bachar contrôle près de 60 % de la richesse nationale.

Sur quels réseaux Bachar al-Assad a-t-il pu s’appuyer ?

Là aussi, il y a eu continuité et rupture par rapport au père. Il dispose toujours d’une armée nettoyée de toute opposition potentielle, de la communauté alaouite et des différents services de renseignement. Il va y ajouter une nouvelle garde rapprochée. L’organisation clanique est demeurée mais tous les noms ont changé. Ceux qui avaient de l’ancienneté pouvaient constituer une menace pour son fils.

Il a également le parti Baas à sa main, mais ce n’est pas un vrai parti, c’est un parti-Etat. Il faut y adhérer forcément si l’on veut faire carrière. Il y a encore des références à l’idéologie originelle du Baas (socialisme, liberté, unité, panarabisme, etc.), mais ce ne sont que des paroles, des incantations sans réelles portées. La vraie référence n’est pas le parti mais la personne du président, qui a une «place à part dans l’histoire de la Syrie», comme il est dit dans les congrès du parti. Hafez avait fondé le Front national progressiste, un ensemble de partis qui n’ont aucune influence réelle dans la société et qui sont sous la coupe du Baas, donc du président. Hafez a toujours cherché à diviser ces pseudo-partis satellites, afin qu’aucun ne parvienne à influencer la rue. De toute façon, il n’y a pas de presse libre.

C’est l’ouverture économique qui va donner à Bachar de nouveaux réseaux. Son père était resté sur la petite communauté de ceux qui s’étaient enrichis grâce à lui et qui étaient même parvenus à nouer des alliances matrimoniales avec l’ancienne élite des notables. Une alliance entre l’ancienne bourgeoisie et la nouvelle, qui s’était enrichie de façon stupéfiante, a imposé sa loi aux caciques du parti Baas qui étaient encore partisans d’une économie étatique.

Et qu’en est-il des pouvoirs religieux ?

Le pouvoir sunnite était déjà complètement apprivoisé par Hafez al-Assad et s’est mis à l’entière disposition de Bachar quand il est arrivé au pouvoir. On peut dire que Bachar a mené une politique de réislamisation de la société syrienne à la base. Il s’est passé en Syrie le même phénomène qu’en Egypte et dans d’autres pays de la région : des généraux qui détiennent le pouvoir réel laissent aux pouvoirs religieux la liberté de réislamiser la société.

Et les minorités religieuses ou ethniques ?

La famille al-Assad a toujours su distribuer au mieux les postes influents, d’abord au sein du clan alaouites, puis druzes et chrétiens. Comme la famille al-Assad appartient à la secte alaouite, elle joue sur sa propre appartenance minoritaire pour rassurer les autres minorités du pays. Tous les dignitaires religieux ont soutenu le régime après l’assassinat, le 14 février 2005, du Premier ministre libanais, Rafic Hariri, alors que c’était un tollé général au niveau international. Même les patriarches chrétiens ont exprimé leur soutien à Bachar, et ils ont soutenu les thèses selon lesquelles cet assassinat était l’œuvre des services secrets américains…

Pourquoi cette dictature tient-elle depuis si longtemps ?

Cela aurait pu aussi se produire en Irak s’il n’y avait pas eu une intervention étrangère massive en 2003. Car l’Irak comme la Syrie sont des Etats très récents, nés au lendemain de la Seconde Guerre mondiale par la volonté de la communauté internationale. Les deux ont connu le pouvoir du Baas. Dès l’indépendance, la Syrie connaît trois coups d’Etat en trois ans. Le pays a aussi traversé quatre années de vraie liberté au sein de la République. L’autre fragilité de la Syrie est que le panarabisme a fait qu’elle a envisagé des fusions avec d’autres pays arabes (comme l’Egypte de Nasser ou l’Irak, ou le Yémen…) et que finalement, c’est Hafez al-Assad qui décidera qu’elle s’assumera seule. Le parti Baas parle encore d’unité arabe aujourd’hui, mais ce ne sont que des paroles. La Syrie était un pays extrêmement communautariste, très morcelé. La chape de plomb des Assad n’a fait qu’étouffer cet aspect. Le régime s’est juste appliqué à unifier les communautés minoritaires aux clans alaouites.

Comment expliquez-vous l’impunité dont continue à jouir Bachar al-Assad ?

L’impunité, malheur arabe et moyen-oriental, règne en Syrie depuis les années Assad père. C’était surtout dû à l’approbation internationale des rôles régionaux que jouait le régime tout en occultant l’intérieur syrien (au Liban, durant la guerre civile, dans le cadre du conflit israélo-arabe, et par rapport à sa relation avec l’Iran, etc.). Ce qui lui a permis de commettre des massacres à Palmyre en 1980, à Hama en 1982 (et même au Liban) sans le moindre souci.

Sous Assad fils, on est, depuis 2011, face à deux facteurs maintenant cette impunité. Une protection offerte par les Russes à travers le veto qui paralyse le Conseil de sécurité des Nations unies et bloque toute tentative de saisir la Cour pénale internationale, et une absence (jusqu’à maintenant) d’une ferme volonté occidentale à considérer la justice comme la question la plus importante accompagnant toute solution politique. «Normaliser avec le régime», ou «accepter qu’Assad fasse partie de la solution» sont des probabilités évoquées par des responsables européens et américains comme «nécessité» pour faire bouger les choses sous prétexte de «réalisme». Et cela veut dire «tolérer les crimes contre l’humanité et les crimes de guerre» et exclure les Syriens de la protection du droit international pour «stabiliser» la situation. Ce qui n’est qu’une illusion. Assad, dans son usage de la violence (torture, viols, sièges, bombardements y compris aux armes chimiques) cherchait à dire aux Syriens qu’il est impuni et que rien au monde ne les sauvera de son pouvoir absolu. Accepter de le maintenir au pouvoir, c’est donc approuver son impunité et ses actes. Et c’est ce qui l’encourage et encourage tous les criminels à commettre encore plus de crimes. C’est surtout ce qui offre aux nihilismes (et au terrorisme) toutes les raisons pour émerger…

Le conflit actuel pourrait-il aboutir à une fédéralisation de la Syrie ?

La Syrie est aujourd’hui un territoire fragmenté. Le régime et ses parrains russes et iraniens contrôlent plus de 60 %, les forces kurdes épaulées par les Américains sont sur 25 %, et la Turquie et ses alliés opposants au régime sont sur 12 % (Idleb, le nord d’Alep, en plus de la zone autour de la base d’Al-Tanf dans le sud – protégée par les Américains). Daech reste dans quelques poches dans le désert du côté de la frontière irakienne.

Si cette fragmentation est préservée par les accords et ententes temporaires ou par un statu quo, on sera face à une fédéralisation de facto.

Par contre, et même si un projet de décentralisation administrative, voire fédérale, semble «théoriquement» nécessaire pour une Syrie de demain, il n’a pas aujourd’hui, à part du côté kurde, des forces qui le portent ou qui le soutiennent si une solution politique est sérieusement négociée ou envisagée. Les pro-régime s’y opposent, la majorité des forces de l’opposition le rejettent, et deux des acteurs régionaux les plus influents, l’Iran et surtout la Turquie, ne l’acceptent pas non plus, chacun pour ses raisons.

SUBHI HADIDI, ZIAD MAJED et FAROUK MARDAM-BEY DANS LA TÊTE DE BACHAR AL-ASSAD Actes Sud, 208 pp., 18,80€.

Catherine Calvet Luc Mathieu
Article tiré de Libération
le 14 novembre 2018

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