La stratégie du pourrissement

Sur les gilets jaunes, l’obstination du gouvernement va produire une nouvelle frustration sociale, mais faire aussi tomber pas mal de nos concitoyens dans le piège d’une fausse opposition entre pouvoir d’achat et transition écologique.

Selon un procédé rhétorique usé jusqu’à la corde, le Premier ministre a opposé, dimanche, une fin de non-recevoir aux gilets jaunes. La formule, désormais classique, « j’entends la colère, mais nous ne changerons pas de cap » est sans doute d’une suprême habileté dans l’esprit du préposé à la communication qui l’a trouvée, mais elle n’est pas sans risque. On l’avait déjà pas mal entendue au cours du quinquennat précédent. Elle vaut son pesant de mépris. En quelques mots, un rude message est délivré, redoutable pour la démocratie. Du haut des institutions, le gouvernement nous dit qu’il est inexpugnable, et que sa politique n’est pas un sujet de débat. On ne saurait signifier plus clairement que les choix de l’exécutif répondent à des intérêts qui ne sont pas amendables. Et ces intérêts n’ont que peu à voir avec l’écologie.

Édouard Philippe espère ainsi casser le moral des troupes. Il compte bien que le froid, la fatigue, les obligations professionnelles et familiales feront le reste. Ainsi, il faut le dire, que l’isolement dans lequel se sont enfermés les gilets jaunes par leur prétendu apolitisme et leur refus de toute intrusion syndicale. Si le pari est gagnant pour le gouvernement – ce qui n’est pas certain à quelques jours d’une montée sur Paris –, la stratégie du pourrissement aura eu raison une fois de plus d’un mouvement, qu’il soit atypique comme celui-là, ou plus classique comme celui des cheminots l’an dernier. Victoire d’apparence, pourtant. Victoire à la Pyrrhus. D’abord parce qu’à très court terme ce calcul cynique peut déboucher sur la violence. On en a déjà vu les signes inquiétants au cours des derniers jours. De cette violence, le gouvernement espère sans doute tirer profit. Christophe Castaner n’a d’ailleurs pas attendu pour parler de « dérive » et multiplier les actions de police contre les manifestants.

Mais, à moyen terme, un péril plus profond guette notre société. Emmanuel Macron et ses prédécesseurs Valls et Hollande ont en commun de se soucier peu de l’avenir, si ce n’est du leur. Tout se passe comme si les mouvements sociaux qu’ils laissent pourrir finissaient par s’évanouir sans laisser de traces dans la mémoire collective. Des traces qui sont souvent des plaies. En l’occurrence, l’obstination du gouvernement va non seulement produire une nouvelle frustration sociale, mais faire tomber pas mal de nos concitoyens dans le piège d’une fausse opposition entre pouvoir d’achat et transition écologique.

C’est d’autant plus regrettable que le mouvement des gilets jaunes est composite. Le meilleur et le pire s’y côtoient. On y a vu pas mal de beaufs tout droits sortis d’un album de Cabu, des poujadistes anti-impôts avinés et accrocs à la bagnole. On y a entendu des propos racistes. On a aperçu l’ombre d’une extrême droite à l’affût. Mais il y avait là aussi beaucoup de citoyens conscients de l’urgence écologique, et soucieux de donner à leur mouvement une dimension plus large. Les fermetures de gares et d’hôpitaux ont été souvent évoquées, montrant que cette politique, objet de la colère, est un tout. Si le mouvement des gilets jaunes s’épuise dans le ressentiment et la frustration, le gouvernement aura fait le jeu des beaufs. Et il aura divisé la population sur la question de la transition écologique. Triste bilan.

En attendant de connaître le sort de leur mouvement, les gilets jaunes pourront toujours commenter une actualité qui est à la fois à des années-lumière et qui n’est pas tout à fait sans rapport avec la leur, puisque c’est encore une affaire de bagnoles et d’impôts. Voici la véridique histoire de Carlos Ghosn, l’homme qui gagnait treize millions d’euros par an et qui n’en avait jamais assez. Accusé par les dirigeants de Nissan d’avoir dissimulé au fisc une partie de ses revenus, et autres malversations, il est aujourd’hui en garde à vue à Tokyo. Le vertige de la toute-puissance et de l’impunité a fini par le faire chuter. Il pourra se dire, comme Mirabeau (la formule, paraît-il, est de lui) que « la roche Tarpéienne est proche du Capitole ». Car même dans la jungle du capitalisme financier tout n’est pas possible. Encore que le vrai scandale est celui des salaires de ces grands patrons qui s’auto-augmentent sans vergogne. La confrontation de cette affaire avec le mouvement des gilets jaunes offre une illustration de la question à laquelle tout nous ramène toujours, celle du partage des richesses. Les gilets jaunes penseront sans doute que Ghosn appartient à une autre planète. Mais non, c’est sur la même planète qu’un homme estime valoir six cents fois plus que son salarié smicard. Et c’est un peu comme une insulte à la condition humaine.

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Denis Sieffert
Article tiré de Politis  le 21 novembre 2018

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