Avant que Marseille ne s’effondre, un plan contre le mal-logement

Le quartier de Noailles, où plusieurs immeubles se sont effondrés, n’est pas le seul menacé dans la cité phocéenne. Plusieurs associations et personnalités lancent un appel à l’organisation d’une conférence citoyenne début 2019.

Tribune. La catastrophe de l’effondrement de trois immeubles dans le quartier de Noailles de Marseille est un drame humain terrible pour toute la ville qui manifeste dignement sa solidarité avec les familles de victimes, les habitants du quartier ayant dû évacuer leur domicile, les secouristes. La colère dans le quartier succède peu à peu à l’effroi et à la sidération face à l’abandon des pouvoirs publics dans les quartiers populaires du cœur de la cité phocéenne. Les victimes, les habitants du quartier de Noailles, et ceux de Marseille en général, attendent maintenant deux choses : la justice et la réparation. C’est-à-dire que les responsables de cette tragédie soient identifiés et poursuivis et qu’enfin des mesures soient prises pour lutter contre le mal-logement dans le quartier de Noailles mais plus globalement dans plusieurs quartiers du centre de Marseille où l’habitat indigne et insalubre foisonne : Noailles, Belsunce, Belle-de-Mai, Saint-Mauront, Chapitre et ­Panier.

Le diagnostic existe sur l’état de ces quartiers. L’expertise citoyenne et associative foisonne avec des acteurs présents sur le terrain depuis des années, voire pour certains des décennies : Un centre-ville pour tous, la Fondation Abbé-Pierre, le Collectif Noailles, les travailleurs sociaux, les urbanistes…

Le rapport Nicol a bien décrit la singularité de la situation marseillaise et l’urgence d’un plan de résorption de l’habitat insa­lubre à Marseille où plus de 40 000 logements seraient concernés (soit 100 000 habitants et 13 % du parc privé). Le maire et ses adjoints ne peuvent se défausser comme ils l’ont fait jusqu’alors. Leur responsabilité est patente en tant qu’organisateurs, comme le dit la loi, de la stricte surveillance des logements. En matière de logement, de santé publique et de sécurité des habitants, il y a une obligation de résultat du maire. L’incurie tue !

Le quartier de Noailles est abandonné des pouvoirs publics ­depuis tellement d’années. Le maire a l’impudence de se vanter d’avoir mis 35 millions d’euros depuis 2005 dans la politique de lutte contre l’habitat indigne et insalubre. C’est dérisoire comparé aux politiques volontaristes initiées par exemple à Paris dès 2001 par Delanoë avec la Siemp.

Cette politique de pourrissement et d’abandon des quartiers populaires de la ville tourne aujourd’hui au drame. Seulement 1 800 logements auraient été effectivement réhabilités ­selon la Chambre régionale des comptes dans le PRI (Périmètre de restauration immobilière) depuis quinze ans. C’est ­absolument insuffisant.

Cette absence de volonté politique, ce déni d’un laisser-faire face aux dégâts sociaux et sanitaires du mal-logement est coupable.

Les solutions existent pourtant  : une meilleure prévention et un meilleur traitement de la dégradation de l’habitat, une meilleure lutte contre les marchands de sommeil, une meilleure gouvernance et une plus grande coordination entre les divers acteurs publics et privés ; l’utilisation d’outils et d’armes législatives comme le permis de louer (qui oblige les propriétaires à effectuer des travaux de mise aux normes), les aides conditionnées aux propriétaires sans moyens pour réaliser des travaux et la réquisition des logements vacants pour reloger les familles dans le centre (il y en aurait 36 000 à Marseille, selon la Fondation Abbé-Pierre) autorisée par l’ordonnance de 1945 et la loi de 1998 et que le préfet néglige dans notre département qui souffre pourtant d’une crise flagrante du logement.

Ce drame nécessite donc un sursaut des pouvoirs publics mais aussi une participation citoyenne de tous les acteurs qui, depuis des années, alertent sur la situation. Il y a urgence à mettre en œuvre au plus vite dans le centre-ville de Marseille une «Opération d’intérêt national» (OIN) mobilisant – dans le cadre d’un plan Etat, ­région, métropole, ville – des moyens importants pour éradiquer le mal-logement dans notre cité. C’est une piste. Il peut y en avoir d’autres. Toujours est-il que ce plan ne peut être confié au maire et aux autorités publiques qui ont failli, et qui pourraient voir dans ce drame une aubaine pour poursuivre leur politique de gentrification et de chasse des «pauvres» du centre-ville.

Nous demandons à la ministre du Logement et au préfet des Bouches-du-Rhône l’organisation d’une conférence citoyenne pour répondre à l’urgence du mal-logement et à la défiance des habitants des quartiers populaires. Celle-ci doit être organisée sous l’égide de la Commission nationale du débat public (CNDP) – autorité indépendante – qui tirera au sort un jury citoyen d’habitants de la cité qui seront formés par l’ensemble des acteurs locaux (publics, associatifs et citoyens) à l’état de la situation et qui organiseront les auditions et le débat public au cours du premier trimestre 2019.

De cette co-élaboration démocratique, via cet outil innovant, naîtra un plan de lutte pour la résorption de l’habitat indigne et insalubre qui devra être financé dans le cadre d’un contrat pluri-annuel exceptionnel associant l’Etat, la ville, la région, l’UE via les fonds structurels… Puisse ce vœu être partagé par les acteurs de terrain et tous ceux qui souhaitent en finir avec ce scandale et ne plus jamais avoir à vivre le drame que nous venons de vivre à Marseille, comme ailleurs.

Premiers signataires  : Ariane Ascaride Comédienne, Sébastien Barles Porte-parole du collectif citoyen Marseille en commun, Félix Blanc Militant associatif, Isabelle Bourboulon Journaliste indépendante, Jean Canton Urbaniste, Samia Chabani Responsable associative, Nicolas Détrie Cofondateur de l’association Yes We Camp,Nouriati Djambaé Adjointe au maire du 8e secteur de Marseille,Bernard Eynaud Responsable de la Ligue des droits de l’homme 13, Philippe Foulquié Fondateur de la Friche la Belle-de-Mai, Alain Fourest Ex-responsable national et marseillais de la politique de la ville, Jacques Gaillot Evêque, Robert Guédiguian Réalisateur,Anne Issler Emmaüs Saint-Marcel Marseille, André Jolivet Architecte, Patrick Mennucci Ex-député de Marseille et maire du 1er secteur, Zoubida Meguenni Ancienne de la Marche pour l’égalité contre le racisme, Marseille résistance, Laurent Mucchielli Sociologue Rudy Ricciotti Architecte, Michèle Rivasi Députée européenne, Jean Sansonne Responsable Anticor 13, Yánis Varoufákis Economiste, ex-ministre grec, Marie-Christine Vergiat Députée européenne, Patrick Viveret Philosophe.

Retrouvez tous les signataires de l’appel : https://www.change.org/p/préfet-des-bouches-du-rhône-drame-du-mal-logement-marseille-pour-une-conférence-citoyenne-pilotée-par-les-habitants

Un collectif de personnalités civiles, et d’associations

Photo Patrick Gherdoussi pour Libération
Article tiré de Libération . le 22 novembre 2018
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