«Gilets jaunes» – Partageons l’écologie

A rebours d’une écologie dépolitisée, antisociale et méprisante, la gauche européenne doit renouer avec un récit collectif de progrès social, écologique et démocratique.

Tribune. Ceux qui marchent pour le climat face à ceux qui manifestent contre la taxation du carburant, ceux qui redoutent la fin du monde face à ceux qui ont peur de la fin du mois : l’écologie est désormais une des plus terribles fractures françaises, alors même que les citoyens n’ont jamais été aussi conscients de l’urgence environnementale. La tension extrême révélée par le mouvement des gilets jaunes mérite donc mieux que des caricatures intellectuellement paresseuses : il ne s’agit pas du match des bobos urbains écolo-égoïstes contre les péquenauds périurbains et ruraux gavés au diesel et indifférents au sort de la planète. Le mal est plus profond.

Certes, on voit bien l’étincelle qui a mis le feu à la poudrière sociale : le sentiment des classes moyennes et populaires de ne plus parvenir à «joindre les deux bouts». Sentiment confirmé par l’édifiante étude de l’OFCE qui indique que le revenu disponible des ménages aurait baissé en moyenne de 440 euros par an entre 2008 et 2016. Dans ce contexte, imposer une hausse de la fiscalité écologique «et en même temps» céder à Total, aux lobbys du nucléaire et des chasseurs, ne pouvait qu’allumer la mèche dans l’esprit des Français.

La fin du commun

Cependant, la classe politique, plus déconnectée que jamais, obsédée par la polarisation et le clash, n’a qu’une lecture – volontairement ou non – grossière de ce mouvement protéiforme. S’il est aussi insaisissable, en particulier par une gauche tiraillée entre méfiance et récupération, c’est parce qu’il est aussi complexe que la société actuelle, et son éclatement sociologique. Les «gilets jaunes», comme la France de 2018, sont pour reprendre un concept de Deleuze et Guattari «rhizomiques» : aux anciennes classes sociales, globalement structurées par l’Etat, le capitalisme paternaliste, et l’Eglise, se sont substitués des citoyens hyperconnectés individuellement, aux relations en mutation permanente.

C’est ainsi qu’en dehors de toute affinité partisane, avec ou sans engagement, en dehors de toute solidarité culturelle ou de classe, un appel Facebook peut attirer plusieurs centaines de citoyens à un rond-point. Le phénomène dépasse la jacquerie fiscale ou la révolte sociale décrites par les professionnels de la politique. Il ne s’agit pas seulement d’un affaiblissement historique des corps intermédiaires et de la démocratie représentative, par ailleurs méprisés par Emmanuel Macron. Il s’agit de la fin du commun : les citoyens ne sont plus liés par aucun projet commun, par aucune grande vision d’avenir, ils ne voient plus où nous allons ensemble.

Réconcilier impératif social et urgence écologique

Paradoxe tragique : empêtrée dans ses vieux appareils, la gauche ne parvient pas à faire entendre une voix claire. Pourtant ce sont ses thèmes, ses valeurs, ses mots qui portent en eux la réconciliation des Français et la réconciliation de l’impératif social avec l’urgence écologique. La gauche doit reparler du rôle et de la proportionnalité de l’impôt quand les gilets jaunes demandent le rétablissement de l’ISF. Elle peut théoriser que, même sans aller jusqu’à la décroissance, la redistribution des richesses actuelles est la meilleure réponse au «produire plus et détruire plus». Elle peut être le meilleur antidote aux lobbys, qui nuisent à notre santé démocratique et à notre santé tout court. Elle doit faire le lien entre mixité sociale du logement et fin de la ségrégation écologique qui renvoie les travailleurs pauvres de plus en plus loin du cœur des métropoles et de leur travail. Elle peut dire simplement que le respect du vivant et de l’animal est avant tout un respect de l’humain quand, aux abattoirs de Mauléon, les salariés travaillent dans des conditions de film d’horreur. La gauche écologique doit lier, aussi, son attachement historique au progrès scientifique et technique et la sauvegarde de l’humanité, par exemple avec le scénario Négawatt qui pourrait rassembler toute la société vers un grand objectif positif.

Le temps est moins que jamais à l’écologie dépolitisée, «ni de droite ni de gauche», qui devient antisociale et s’aliène les citoyens à force de mépriser leurs réalités. Pas davantage qu’à la démagogie d’un soi-disant populisme qui a renoncé à mobiliser l’intelligence individuelle et collective pour prospérer sur les peurs. Il ne s’agit pas non plus de repeindre en vert les idées de la Révolution industrielle et du siècle dernier dans un greenwashing artificiel. La gauche écologiste européenne est face à une responsabilité historique : remettre la France et le continent dans un mouvement commun de progrès social, écologique et démocratique. C’est la seule voie face aux ultralibéraux et aux «carbofascistes» décrits par Jean-Baptiste Fressoz. Pour régénérer la gauche, apaiser le pays, sauver le climat, il y a urgence : partageons l’écologie.

Mehdi Ouraoui, porte-parole de Génération.s


Photo : David Richard
Article tiré de Libération  le 23 novembre 2018
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