J.Luc Mélenchon – Un samedi aux champs

Ce samedi fonctionna comme une caricature de ce que peut être une bataille de propagande. Sans foi ni loi, les chaînes d’info en continu se polarisèrent sur 200 mètres des Champs-Elysées pour retransmettre en direct,  avec commentaires angoissés, le scénario écrit et imaginé par l’immense stratège Christophe Castaner. À moins que ce soit encore la petite équipe spécialisée dans cet exercice depuis les succès de Valls dans ce domaine.

Dès le matin donc, aux premières heures, les Champs restèrent bien ouverts afin d’être bien certain de pouvoir y trouver les manifestants dont le spectacle avait besoin. Puis les gardes mobiles sont arrivés et le ballet des allers et venues des deux premières lignes ont pu durer toute la journée pour rendre possible les images traumatisantes et les commentaires dissuasifs. Je ne perdrai pas un instant à raconter la rigolade des vieux militants assistant à cette comédie de boulevard. Des esprits taquins auraient pu s’étonner d’une telle inefficacité du dispositif et de l’usage de la force pendant plus de huit heures. Des esprits curieux se seraient demandé pourquoi il n’y avait là ni CRS ni policiers mais les gardes mobiles, c’est-à-dire l’armée. Des esprits mutins s’ébahiraient de voir comment les éléments incontrôlés sont sagement restés concentrés sur l’usage des palissades de chantier en préservant soigneusement tous les symbole du fric ostentatoire qui pourtant pullulent sur cette avenue !  Bref, le show a fonctionné.

Mais personne n’y a cru, hélas pour Castaner et les petits malins qui lui tenaient la main pour ce grand revival de « la République contre les séditieux ». Au contraire, des milliers de gens sur les barrages en région, les millions de gens qui passaient le nez devant leur écran et retrouvaient au fil des heures le même prises de vue, les mêmes gros plans sur les flammes de baraques de chantier, comprenaient bien qu’on les prenaient pour des imbéciles (des « abrutis » dirait le dessinateurs du Monde, l’illustre contre-populaire Gorce). Pour autant que ce soit aux Champs ou en région, le nombre et la détermination y était. Et si chaque regroupement comportait sa dose de militants politiques de tous horizons, il y avait surtout des gens dont c’était la première expérience d’action de ce type et même la première fois tout court pour quoi que ce soit de public et de politique. Les grands chefs et les commentateurs ont traité tout ça à l’ancienne, sur les mêmes grosses ficelles usées et rabâchées mille fois contre nous et d’autres : « le mouvement s’essouffle », «  les gens réprouvent la violence qui se déchaîne », « L’extrême droite (parfois l’extrême gauche) est responsable des violences et a récupéré le mouvement ». Insuccès garanti, je l’ai dit. Mais cela ne tient pas a la contre-perfomance individuelle des acteurs de cette comédie. Leur échec est dans ce que sont les caractéristiques du moment politique.

Tout ce qui se passe est hors norme. C’est pourquoi la réplique manipulatoire traditionnelle est complètement décalée par rapport au niveau de conscience populaire. C’est donc pour nous un important succès car des millions de gens ont été une fois de plus instruits en masse des stratégies médiatico-politiques du régime macroniste. L’identification du parti médiatique se fait  à échelle de masse. Le mépris et le dégoût qui vont avec de même.

L’autre succès est naturellement le niveau de mobilisation et l’élévation du niveau de conscience qui s’est exprimé partout dans les mots d’ordre et les propos tenus face caméra ou dans les meetings improvisés. Les commentateurs n’attachent pas d’importance au fait que le mot d’ordre « Macron démission » soit un refrain partout. C’est pourtant un slogan qui est très rare dans l’histoire des mouvements sociaux du pays. À vrai dire, je ne crois pas qu’il ait de précédent. Même Hollande y échappa. Rien ne décrit mieux l’isolement du pouvoir actuel et sa perte de légitimité que ce slogan omniprésent.

Deux autres signaux ont été visibles cette même fin de semaine. D’abord le succès de la manifestation contre les violences sexistes et sexuelles. J’ai participé à la marche parisienne comme je l’avais mentionné en posant ma question d’actualité au gouvernement. J’ai constaté un cortège extrêmement nombreux et dense. Très intergénérationnel, très bienveillant, très structuré autour de slogans et pancartes très cadrés tout au long du cortège. Alors que la semaine avait été vouée médiatiquement aux gilets jaunes, c’est donc un éclatant succès pour les organisations qui l’ont construit. Mais c’est aussi un signal que lance la société tout entière si l’on tient compte de diversité et du nombre des participant·e·s. Un signal de mobilisation qui recoupe les autres messages de la période. Ce moment est celui d’une montée en puissance de la conscience politique collective sur toutes les questions qui concernent la dignité des personnes et l’exigence d’égalité. D’une façon générale, personne ne faisait d’opposition entre les deux actions de la journée. À quelques exceptions près bien sûr. Mais elles ne comptent pas politiquement. Pour finir l’image qui reste pour moi ce sera celle de cet accueil du cortège féministe par une double rangée de gilets jaunes l’applaudissant.

Au demeurant, notre famille doit travailler sans relâche à la convergence populaire qui est la clef du contexte pour reprendre l’initiative face aux libéraux. Le fond de l’air est très politique. Je prends comme preuve de cela le succès du meeting tenu à Blénod-lès-Pont-à-Mousson que nous avons animé avec Caroline Fiat et Céline Leger jeudi soir avant la marche des métallos CGT de la vallée de la Fench, qui tombait la veille du samedi de mobilisation générale. Je suis assez connaisseur du pays où je voyage depuis tant d’années et de la saison politique pour savoir que, quelle que soit l’affiche, 800 personnes réunies de cette façon c’est un évènement qui signifie davantage que l’attraction pour ceux qui vont s’exprimer. Autrement dit ce n’est ni Caroline, ni Céline, ni moi qui faisons la force de ce rassemblement, c’est le contexte. Et c’est ce que prouve chaque semaine le succès des réunions politiques que tiennent nos amis partout dans le pays.

C’est donc tout un que ce faisceau d’indications. La fragilité de l’assise du pouvoir éclate au yeux où que l’on regarde. Parfois même on voit des plans et des intentions là où il s’agit seulement d’incurie et d’amateurisme. Ainsi, quand la Garde des Sceaux décide de proposer par surprise un amendement pour donner le pouvoir par ordonnance au gouvernement de réécrire la très décisive et fondamentale ordonnance de 1945 sur le statut des mineurs. Pourtant le Sénat a déjà délibéré, pourtant la commission de l’Assemblée ne l’a pas reçu, pourtant le débat est commencé sur le texte devant les députés. Pourtant toutes les opposition ont fait front pour refuser le procédé qui est un sommet de mépris pour le Parlement. Il s’agit d’un texte fondamental pour tous ceux qui ont à connaître du sujet de la justice applicable aux mineurs. Comment un sujet pareil peut-il être traité de cette façon ? Peu importe à la Garde des Sceaux, personnage certes politiquement inepte, capable de rester trois jours sans ouvrir la bouche au banc du gouvernement pendant l’affaire Benala et capable de dire sans blêmir de honte qu’elle ne savait rien des cent policiers et des 17 perquisitions contre la France insoumise. À présent je crois que c’est peut-être vrai et que, dans le même rôle de marionnette sans consistance préposée au basses besognes, elle s’est fait imposer une révolution du droit dans ce domaine sans autre rôle que de transmettre le texte de l’amendement. Ce n’est qu’un exemple, mais comme il est parlant !

Ces façons de faire, cet amateurisme, cette incompréhension du fonctionnement de la démocratie parlementaire, cette grossièreté des procédés, tout cela est l’image de la composition sociale et politique du pouvoir actuel arrivé « par effraction » selon le mot du vainqueur. Des technocrates arrogants et méprisants gouvernent en considérant que tout ce qui n’est pas dans leur circuit est une perte de temps. Au motif d’une efficacité déduite des chaînes de commandement brutales des entreprises, ces gens pensent qu’on gouverne 65 millions de personnes d’un pays  tumultueux comme une start-up. La collision avec le mur des faits et réalités politiques est garantie. Seul la date est inconnue. Ce pourrait être samedi prochain. Ou bien avant. Ou bien peu après. Le mélange des circonstances et des colères rend tout inflammable. L’arrogance de ceux qui commandent le rend explosif.

Jean-Luc Mélenchon
Article tiré de son blog  le 26 novembre 2018

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