SOS Méditerranée – «Le message, c’est de rappeler à chacun que nous partageons une humanité»

SOS Méditerranée, dont les opérations de secours en mer sont arrêtées depuis octobre, lance une campagne de sensibilisation, une semaine après que la justice italienne a annoncé vouloir placer le navire sous séquestre.

Plus de 17 000 personnes ont trouvé la mort en tentant de traverser la Méditerranée depuis 2014, selon l’Organisation internationale des migrations (OIM). Et pourtant, les navires humanitaires qui leur portent secours ont de plus en plus de mal à mener à bien leur mission. La semaine dernière, l’Aquarius, affrêté conjointement par SOS Méditerranée et Médecins sans frontières (MSF), annonçait avoir maille à partir avec la justice italienne. Ce mardi, SOS Méditerranée lance une campagne de sensibilisation à son action et d’appel aux dons, via un clip vidéo (voir à la fin de l’article). Libération en profite pour faire le point sur la situation des ONG en Méditerranée avec Frédéric Pénard, directeur des opérations de SOS Méditerranée.

MSF a annoncé que la justice italienne voulait mettre l’Aquarius sous séquestre et geler une partie de ses comptes bancaires. Une semaine plus tard, où en est-on ?

Nous n’avons pas eu de notification de mise sous séquestre de l’Aquarius. On sait que le juge italien a validé la requête du procureur de Catane de mettre le bateau sous séquestre mais celui-ci est stationné en France, et nous n’avons reçu aucune notification de placement sous séquestre des autorités françaises.

L’Aquarius est bloqué à quai à Marseille depuis octobre sans pavillon et donc sans possibilité légale d’effectuer ses opérations de secours. Avez vous des pistes pour sortir de l’impasse ?

Quand on a appris que le Panama souhaitait dépavilloner l’Aquarius, fin octobre, le propriétaire a trouvé un pavillon libérien, mais il ne permet pas de repartir en mer. On est en contact régulier avec les autorités françaises et un certain nombre d’Etats européens. Nous avons du soutien dans la société civile, en France, mais aussi en Suisse notamment, et c’est très important : notre pétition a recueilli plus de 270 000 signatures, ce n’est pas négligeable.

Mais aucune démarche n’aboutit pour l’instant. On n’a pas encore assisté non plus à un soutien politique massif pour contrer cette criminalisation, cette utilisation de la justice pour bloquer notre mission, alors que c’est relativement organisé et manifeste. La réponse est politique. Le sauvetage en mer, c’est un devoir depuis toujours.

Comment recevez vous les débats européens autour de la gestion des flux migratoires ? Etes-vous inquiet ?

Ce qui m’inquiète ce n’est pas que ce débat ait lieu, il est important de ne pas le fuir. Mais il prend l’ascendant sur des choses qui ne devraient pas être sujettes à débat. Le devoir d’assistance à personne en danger est inscrit dans l’ensemble du droit et des normes sociales partout en Europe, et c’est quelque chose qui est mis en danger par ce débat très polarisé et polarisant. Notre sujet à nous, c’est de sauver la vie de gens qui se noient. C’est le sens de cette campagne, d’interpeller chacun dans cette humanité qui est a priori chez tout le monde.

Vous sortez aujourd’hui un clip de campagne, quel est votre message ?

Le message c’est de rappeler à chacun ce devoir d’assistance et qu’en dépit de toutes considérations politiques, nous partageons une humanité. On le voit lors de nos interventions dans la société civile : même chez les personnes qui ne sont pas en faveur de l’arrivée des migrants, quand on explique ce qu’on fait concrètement, personne ne s’oppose au fait de secourir des gens manifestement en danger. On parle de centaines, de dizaines de milliers, de chiffres, mais la question est extrêmement humaine. Ce sont ces visages là qu’on veut ramener au premier plan, ce sont des gens avec un parcours, une histoire, ce ne sont pas juste des chiffres.

Que répondez-vous à ceux qui prétendent que l’action menée par l’Aquarius simplifie le travail des passeurs ?

Cette critique est récurrente bien qu’infondée. Cela a été démontré à plusieurs reprises. En 2014, les Italiens ont mené «Mare Nostrum», qui était une opération de grande ampleur, où ont été sauvées énormément de vie. Quand ils ont arrêté, il n’y a jamais eu autant de départ ! Il n’y a pas de corrélation entre présence des ONG et départs, comme il n’y a pas de correspondance entre accidents de la route et présence des secours sur les autoroutes. Notre objectif, c’est que les gens ne se mettent pas en danger.

Le meilleur jour pour SOS Méditerannée sera celui où on n’aura plus rien à faire. Aujourd’hui, la situation en Libye nous dépasse en tant qu’humanitaires, et ça n’a aucun rapport avec le fait qu’il y ait ou non des secours. Cette question doit être réglée au plan diplomatique et politique, cela va prendre plusieurs années et, en attendant, on doit continuer à porter secours à ceux qui fuient.

Dans quel état sont vos équipes, empêchées d’opérer depuis près de deux mois ?

Elles sont circonspectes et attendent de voir. Nos équipes ont été énormément touchées par les soutiens et les messages qu’elles reçoivent. Elles sont très déterminées, avec une volonté qui reste intacte, persuadées qu’on repartira, c’est évident. On espère que ce sera le plus tôt possible.

En attendant, il n’y a pas de témoin de ce qui se passe en Méditerranée centrale, or, on sait qu’il y a des traversées. Maintenant, c’est une personne sur cinq qui tentant la traversée qui perd la vie. La seule chose qui a changé, c’est que là où il y avait peu de secours, il n’y en a plus du tout.

Photo : AFP – Christophe Simon
Kim Hullot-Guiot
Article tiré de Libération  le 27 novembre 2018

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