Edito de Denis Sieffert – Conscience écologique

La contradiction entre l’écologie et le social a cessé d’apparaître comme une donnée irrémédiable, prétexte à des affrontements qui ne feraient que des vaincus. Elle est devenue une question politique.

Et si la cause écologique avait, ces dernières semaines, progressé dans les consciences ? Osons le paradoxe. Ce n’était sûrement pas le projet initial des gilets jaunes, et encore moins celui du gouvernement en renchérissant le prix du carburant. Mais c’est un fait que dans le chaos d’un débat empirique, la conscience du péril climatique a progressé. Souvent sur le ton de la colère, et presque toujours à leur insu, les gilets jaunes ont imposé à notre société une réflexion sur le rapport de l’écologie au social. Ils ont fait sortir dans la rue un débat qui était jusqu’ici confiné à des cercles intellectuels. Aujourd’hui moins qu’hier, l’indifférence à ce sujet est possible. Il est vrai aussi que la multiplication à travers le monde des catastrophes dites naturelles a fini par troubler les plus sceptiques. On est passé progressivement d’un discours d’hostilité, à un début d’acceptation du problème, sinon de sa solution…

La contradiction entre l’écologie et le social a cessé d’apparaître comme une donnée irrémédiable, prétexte à des affrontements qui ne feraient que des vaincus. Elle est devenue une question politique. C’est-à-dire l’affaire du gouvernement. Les classes moyennes défavorisées ont cessé d’ignorer la situation. On parle désormais d’écologie sur les barrages routiers. On a à cœur de se dire conscient du péril. Mais, pour autant, on ne veut pas et, d’ailleurs, on ne peut pas payer le prix de ce combat-là. Il appartient donc au gouvernement de rendre conciliables deux exigences qui peuvent parfaitement être conciliées. Et c’est ici que notre optimisme raisonné tombe de haut. Car on ne voit toujours pas dans les propositions du président de la République ce qui pourrait résoudre le problème.

Et pour cause ! Il ne suffit pas de saupoudrer la politique budgétaire de mesures vaguement compensatoires : j’augmente le prix du gazole, mais j’offre une prime à l’achat d’une voiture ; je taxe le carburant, mais je baisse le prix du permis de conduire… Il s’agit de reconsidérer l’ensemble d’une politique économique. Tout autre dispositif ne peut qu’aboutir à exacerber les tensions, et à suggérer que c’est l’écologie qui pèse sur le pouvoir d’achat. L’annonce par Emmanuel Macron, mardi, de la création d’un « Haut Conseil pour le climat » s’inscrit hélas dans cette logique. Les personnalités qui en seraient membres ne sont évidemment pas en cause. C’est l’instance elle-même qui pose problème. Ce n’est pas le Haut Conseil sur le climat qui conduira une politique sociale. Ce n’est pas lui qui a supprimé l’impôt sur la fortune. Sa simple existence risque au contraire de placer toujours et encore l’écologie dans le collimateur des manifestants qui n’ont pas besoin qu’on leur explique les changements climatiques.

Les problèmes sont ailleurs. Les gilets jaunes eux-mêmes parlent de plus en plus de la destruction des services publics, de leur éloignement, de l’appauvrissement des transports collectifs. Y remédier supposerait un peu plus qu’un « changement de méthode » – puisque c’est la promesse d’Emmanuel Macron. C’est une volte-face qu’il faudrait, aussi improbable que contradictoire en regard de la politique menée depuis dix-huit mois. Mardi, le Président a tracé les grandes lignes d’une transition écologique pour les vingt ans à venir. Mais il a renvoyé les réponses à la crise actuelle à trois mois de concertation au niveau local. Pas sûr que cela suffise à apaiser la colère de la rue. Surtout que la pédagogie de l’impôt qui a ponctué son discours était plus roublarde que convaincante. Il s’est présenté en ardent défenseur des prélèvements pour financer les services publics. Or, les services publics dépérissent sous les coups de boutoir de sa politique budgétaire, et ce n’est évidemment pas le principe de l’impôt qui est en cause, mais l’injustice de la politique fiscale.

Trois mois, c’est long. Et les promesses sont usées. Chez les gilets jaunes, l’impatience prend aujourd’hui diverses formes. Passons sur les casseurs des Champs-Élysées qui ont eu, samedi, leur heure de gloire médiatique. Mais le reste du mouvement hésite. Certains se racontent une drôle d’histoire. Ce n’est pas encore les États généraux de 1789, et la « naissance du peuple » qui passe « du néant à l’être », pour reprendre la belle formule de Michelet, mais ça voudrait y ressembler. Sans qu’il soit permis de dire si nous entrons tout doucement dans la grande histoire, ou dans sa caricature. Le communiqué « officiel » de huit « messagers » autoproclamés bascule dans la politique pour demander « une assemblée citoyenne qui pourrait remplacer le Sénat et l’Assemblée nationale », et « la promulgation des lois par les citoyens eux-mêmes »… Ivresse d’une gloire naissante ou début de quelque chose ? Quoi qu’il en soit, il y a là tous les signes d’une fièvre qui ne retombe pas. Et ce n’est pas le discours présidentiel de mardi qui fera lever les barrages. Le pourrissement, la fatigue et la division y parviendront peut-être. Espérons au moins que la piètre réponse gouvernementale ne dilapidera pas le fragile acquis que nous avons cru discerner. Cette idée capitale que le combat écologique et la lutte sociale sont désormais inséparables dans les esprits.

Photo : AFP – Ian Langsdom
Denis Sieffert
Article tiré de Politis  le 28 novembre 2018


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