L’État atomise la transition énergétique

Attendue, mainte fois reportée, la programmation pluriannuelle de l’énergie a enfin été présentée ce mardi par le gouvernement. Déceptions à la clé.

À quelques semaines de la COP24 et après plusieurs semaines d’attente, elle était attendue de pied ferme. La programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE), instrument de pilotage de la loi de transition énergétique votée en 2015, fixe les grandes orientations à suivre jusqu’à 2028 pour diminuer l’empreinte carbone de notre pays et répondre aux enjeux de souveraineté dans le secteur. Présentée hier par le gouvernement, elle déçoit par son manque d’envergure, et inquiète de ce fait.

1. Nucléaire : tout le monde est déçu

« Je n’ai pas été élu sur un programme de sortie du nucléaire. » C’est par ces mots que le président de la République s’est attaqué à l’avenir de cette filière. En clair, la PPE maintient l’objectif de ramener la part du nucléaire dans la production électrique à 50 % (contre 71 % aujourd’hui), mais le repousse, comme attendu, à 2035. Le gouvernement prévoit de fermer 12 nouveaux réacteurs de 90 mégawatts en plus de ceux de Fessenheim : 4 à 6 le seront d’ici à 2028, les autres d’ici à 2035. Les plus vieux d’entre eux sont concernés : Bugey (Ain), Tricastin (Drôme), Cruas (Ardèche), Gravelines (Nord) et Dampierre (Loiret), Blayais (Gironde), Chinon et Saint-Laurent. Le gouvernement précise toutefois qu’aucune centrale ne sera complètement fermée, afin de limiter les conséquences sociales et économiques pour les territoires. Quant à Fessenheim, le tocsin sonnera dès l’été 2020.

Cet entre-deux a évidemment fait très vite réagir, insatisfaisant pour ceux qui prônent une sortie rapide du nucléaire autant pour ceux qui le défendent. « C’est le statu quo sur l’ère du nucléaire et l’art du vide en matière de transition écologique et solidaire. Sur les fermetures de réacteurs nucléaires, par rapport à ce que Nicolas Hulot avait négocié, le président acte un recul et ouvre la porte à de nouveaux EPR », estime Audrey Pulvar, présidente de la Fondation pour la nature et l’homme (FNH). Car le gouvernement n’a pas fermé la porte à la 3e génération de réacteurs, mais attend d’EDF un retour d’expérience pour prendre une décision d’ici à 2021. À l’inverse, la CGT FNME s’est, elle, montrée circonspecte quant au fléchage jugé dangereux. « La douzaine de fermetures de réacteurs (hors Fessenheim), ne répond qu’à des objectifs politiciens sans réelles assises techniques », avance le syndicat dans un communiqué. « Cette mesure aura aussi des conséquences sur la qualité de l’électricité et sur notre future dépendance énergétique. » Une référence à la volonté européenne de créer un grand marché de l’énergie grâce au développement des interconnexions entre pays. Lesquelles permettront d’acheter son énergie tout aussi bien en Allemagne qu’en Pologne, gros producteurs de charbon.

2. Des énergies renouvelables, mais avec qui ?

« Nous concentrons nos efforts sur le développement des énergies renouvelables les plus compétitives », a aussi expliqué le président de la République. Dans la foulée, le ministre de la Transition écologique a annoncé que le budget consacré aux énergies électriques renouvelables devrait passer de 5,5 milliards d’euros cette année à 8 milliards d’euros par an d’ici à la fin de la programmation pluriannuelle de l’énergie, qui s’achève en 2028. Au total, 71 milliards d’euros seront investis sur la période 2019-2028. Ainsi, il est projeté de donner une forte impulsion au développement des filières solaires et éoliennes. La puissance installée du parc photovoltaïque sera multipliée par presque cinq. Celle de l’éolien terrestre doublera. Suffisant ? Pour l’éolien en mer, la question se pose. Aux six parcs attribués par le passé au large des côtes normandes, bretonnes et vendéennes, pour un total de 3 GW, le gouvernement annonce un nouveau parc de turbines offshore de 1 GW dans la Manche, attribué en 2020, puis de nouveaux projets, attribués en 2023 et 2024, pour 1,5 GW. Très insuffisant pour Jean-François Julliard, directeur de Greenpeace France, lequel estime que « le gouvernement continue d’accorder un soutien aveugle au nucléaire, au mépris des objectifs fixés en matière d’énergies renouvelables ». François de Rugy a beau affirmer que la filière du biogaz est appelée à monter en puissance, avec un objectif de 10 % de la consommation de gaz en 2030 (contre 0,1 % aujourd’hui), rien n’y fait. Quid encore de l’hydraulique, dont les concessions vont pour partie passer au privé ? Quelle garantie d’une énergie bon marché et d’un entretien de ces installations ? La FNME CGT s’interroge sur ces sujets et réclame une nouvelle fois « la création d’un grand service public de l’énergie, qui permettra de piloter avec justesse tous ces objectifs ».

3. Sobriété énergétique, sobriété des accompagnements

Outre la production d’énergie, la sobriété énergétique aurait dû être un des enjeux majeurs de la PPE. Or il n’y a pas pour l’instant d’accélération visible pour le plan de rénovation énergétique des bâtiments. Le crédit d’impôt rénovation énergétique (Cite) sera bien transformé en prime forfaitaire distribuée par l’Agence nationale de l’habitat (Anah) et bonifiée pour les ménages modestes, mais pas avant 2020. Pour 2019, l’enveloppe du Cite est divisée par deux et le remplacement de vieilles fenêtres par du double vitrage – un des leviers les plus rapides pour faire baisser sa consommation d’énergie – reste pour l’heure exclu du dispositif. « Il y a assez peu de mesures nouvelles », explique Jean-Baptiste Lebrun, directeur du Cler-réseau pour la transition énergétique. Et d’ajouter : « Les leviers majeurs ne nous semblent pas encore actionnés avec ambition. L’exemple du logement est éloquent : la réponse à la précarité énergétique consiste en une aide financière. Ce n’est pas un chèque de 50 euros qui sortira durablement les ménages de la précarité. En fait, on ne s’attaque pas aux causes réelles du problème comme les consommations trop élevées des 27 millions de logements en France, dont 7,5 millions de passoires énergétiques. » Même constat pour la CGT mines énergie : « Les nouvelles mesures en faveur de l’efficacité énergétique n’aboutiront pas à la mise en œuvre des ambitions tant l’État ne se donne pas les moyens. Le plan de financement est en perpétuelle régression, témoin la baisse du crédit d’impôt pour la transition énergétique (Cite), passé sous le milliard d’euros en 2019. L’État refuse de mettre en place un nouveau service public de l’énergie ayant comme principales missions la planification, le financement et la mise en œuvre de la transition énergétique. C’est dommage ! »

4. mobilité électrique sur courant alternatif

François de Rugy veut transformer le parc automobile, soit ! Mais en a-t-il les moyens ? Pas sûr. Certes, il se fixe des objectifs ambitieux de « plus de 4,8 millions de véhicules électriques en circulation en France en 2028 », un chiffre très au-dessus des 25 000 ventes effectuées en 2017. Mais à ce jour les voitures électriques représentent à peine 1 % du parc automobile français. Le gouvernement veut donc multiplier les ventes par cinq d’ici à 2022 et déployer 100 000 bornes avant 2023. Il compte ainsi sur la fameuse prime à la conversion et ces 6 000 euros pour l’achat d’un modèle électrique, et estime que la prime profitera à terme à un million de ménages. Reste que, pour l’heure, celle-ci a surtout servi à acheter des véhicules thermiques plus récents et seulement 7 % de modèles électriques. L’espoir fait donc vivre et ce d’autant plus que, comme le fait remarquer Gwenaël Plagne, délégué CGT FNME, « avec l’arrêt de 14 réacteurs nucléaires, soit 12 000 mégawatts en moins, comment va-t-on faire pour alimenter cette mobilité propre ? » .

Éric Serres
Article tiré de l’Humanité  le 28 novembre 2018
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