Quelque chose ne va pas

Par Errol Henrot . « La racine ne soutient plus l’arbre, l’arbre a oublié sa racine. Sans elle, il s’épuise. Sans lui, la racine se décompose. »

Un rien, peut-être, mais un rien qui jusqu’ici faisait tenir l’unité symbolique d’un peuple indivisible, aux voix plurielles en dépit de leurs désaccords essentiels. Ce rien était la certitude de s’en sortir toujours, y compris pour les niveaux de revenus les plus bas de la classe moyenne, tant en terme de travail, de salaire, que de liberté. Le sentiment démocratique était rarement remis en question, ancré sur une terre solide – bien sûr quelques fêlures altéraient l’harmonie, mais en somme, cela tenait, comme une racine un peu usée qui absorbe l’énergie et la transmet aux différentes parties de l’arbre.
Aujourd’hui, qu’arrive-t-il ? Nous avons le sentiment que l’absorption ne se fait plus, ou mal, ou pire, que la racine de l’arbre refuse à présent le moindre élément venu du dehors. Et cela, dans les deux sens de la communication : la racine ne soutient plus l’arbre, l’arbre a oublié sa racine. Sans elle, il s’épuise. Sans lui, la racine se décompose.
Incorrigibles méthodes de gouvernements… Impressionnants citoyens français qui, refusant de se laisser ignorer, abîmer par les injustices, sont capables de bousculer leur pensée, de manifester pour la première fois et faire entendre le cri terrible de leurs souffrances quotidiennes, de leur amertume, de leur confiance trahie. L’autre soir, à la télévision, une « grande explication » eut lieu entre gilets jaunes et soutiens du gouvernement. Le débat, intéressant, montra deux fêlures qu’il sera extrêmement difficile de combler, au moins dans un temps court, point aveugle du pouvoir actuel : d’abord, la rareté des accords entre les deux parties, tempérée par la satisfaction d’entendre quelquefois la parole perdre un peu de son caractère purement discursif, et tendre un lien, littéralement, presque visiblement, entre ces deux parties ; ensuite, l’impression d’avoir affaire à deux sortes de langages, celui du pays et celui d’un peuple dit oublié, qui ne se rencontrent pas, qui ne se touchent même pas, à travers lesquels des termes identiques, au lieu de nous unir, nous divisent.
Cela fut particulièrement perceptible dans le dialogue entre Romain Goupil et Ingrid Levavasseur, ancienne et nouvelle génération contestataire. Tristesse de cet entretien. Et grandeur des mots d’Ingrid Levavasseur, les plus simples et les plus beaux de cette émission. « Le Français parle beaucoup, mais quand agit-il ? » Voilà le lieu où pourra se réduire, ou pas, la distance entre les discours des responsables, les réflexions de long terme – et les demandes des citoyens en souffrance, le besoin d’une réponse immédiatement compréhensible et effective.
Si ce langage identifié, qui autorise la permanence des arguments échangés entre les deux parties, se rompt, alors il perdra toute signification pour les uns et les autres. Il ne restera plus qu’un ensemble de mots disparates placés les uns derrière les autres, se diluant, consumant leurs motifs jusqu’à se fondre dans un marasme insignifiant, où un mot seul, plus grand, plus influent, peut-être minoritaire, pourrait renverser le contrat social. Certes il y a des tentatives d’échanges entre le gouvernement et les gilets jaunes. Hélas, que le mouvement n’ait pas été anticipé par les responsables politiques, ou que les effets soient encore à venir, ou encore que la réaction du président de la République soit trop faible, trop tardive – force est de constater que les mesures proposées n’ont pas séduit leurs destinataires. Nous avons beaucoup entendu, lors de cette émission mercredi, cette expression : « une loi, tout de suite ». Ce qui ne signifie pas qu’il faille corriger quarante années de choix préjudiciables en une seule loi ! Mais que nous devons commencer par une seule loi, immédiate, particulièrement forte, qui constituera une première étape fondamentale, après laquelle l’attente deviendra supportable. Les gilets jaunes d’aujourd’hui ont tellement entendu, tellement attendu, que la réaction et la colère atteignent une phase critique, partagée par l’opinion générale, et bientôt irréversible. Cette loi immédiate, forte, devrait être déterminée par les responsables politiques, selon les propositions communes exprimées, dont un thème apparaît majeur : la hausse du pouvoir d’achat. Attendre que le mouvement se soit doté de représentants départementaux, comme on attend un homme providentiel, n’est qu’une autre manière de repousser une réponse audible, au risque de la voir, une fois établie, contestée, entraînant la division du mouvement – éventualité qui serait le point de départ d’une totale rupture et d’une radicalisation qui n’est pas encore là.
Le principe d’indivisibilité de la République, c’est-à-dire la confiance entre le peuple et ses dirigeants, entre les territoires et le pouvoir central, fut une construction lente et conflictuelle, avant d’atteindre à cette qualité démocratique que nous connaissions jusqu’au milieu des années 2000. Cette confiance permet de vivre ensemble, peut-être sans s’aimer, surtout sans se haïr. L’arbre, s’il veut se déployer encore longtemps, a ce devoir immense, et respectable, de se courber un peu vers sa racine.
Errol Henrot, auteur
Article tiré de l’Humanité  le 2 décembre 2018
Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s