Crise politique – Le général Macron envoie Philippe garder le château

L’exécutif continue de jouer la montre face aux gilets jaunes, très largement soutenus dans le pays. Hier, le premier ministre a reçu tous les partis politiques, sans rien lâcher, alors que le vote d’un budget injuste se poursuivait.

Le tandem de l’exécutif ne sait plus dans quel sens pédaler. Emmanuel Macron et Édouard Philippe semblent condamnés, entre céder du terrain ou braquer toujours plus le pays. Le mouvement des gilets jaunes, né d’un ras-le-bol contre la hausse des taxes sur les carburants, contredit aujourd’hui la nature même de la politique menée par le gouvernement. Pire : la légitimité du pouvoir en place et des institutions est contestée. Cerné, le président de la République n’a trouvé pour toute solution que de se cacher derrière la violence des casseurs. Mutique et distant depuis son retour en France, dimanche matin, il s’est mis en scène avec les forces de police, avant de lâcher un sibyllin : « Je respecterai toujours la contestation, j’écouterai toujours les oppositions, mais je n’accepterai jamais la violence. » Et donc ? Hier, c’est le premier ministre qui a été chargé de recevoir l’ensemble des partis politiques et des groupes parlementaires à Matignon. Une première depuis les attentats de novembre 2015. Tous ont appelé le gouvernement à lâcher du lest et à entendre, à différents degrés, les revendications portées par les gilets jaunes. Il faut « déclarer l’état d’urgence sociale », ont insisté les communistes reçus, avant de soumettre une liste de mesures pour répondre aux besoins des Français (voir page 6). « Édouard Philippe assure que des propositions significatives seront formulées, et qu’il ne s’agira pas ‘‘d’une prime pour l’achat d’une poêle à frire’’. On verra », raconte, prudent, Stéphane Peu.

Le premier ministre a aussi précisé qu’un débat dédié aux gilets jaunes serait organisé, mercredi, à l’Assemblée nationale, et jeudi, au Sénat, alors même que les groupes LaREM, si fidèles et disciplinés à leurs débuts, se rebiffent de plus en plus. « Beaucoup d’entre nous, au sein de la majorité, auraient pu porter un gilet jaune », estime la députée Aina Kuric. Le « gouvernement doit faire un geste très rapidement », ajoute son collègue Patrick Vignal, qui appelle à une trêve de trois mois sur les prix des carburants et de l’électricité, afin « d’ouvrir le dialogue ». « Les députés LaREM ont fait remonter les alertes et propositions, il faut que le premier ministre les écoute. Il y a urgence à donner des solutions immédiates », prévient Émilie Cariou, quand le sénateur Michel Amiel affirme à regret que « la suppression de l’ISF est un vrai cadeau aux très riches ». Si la parole se libère chez certains élus macronistes, d’autres s’enferment toujours dans la posture rigide adoptée par Macron depuis son élection. À l’image d’Amélie de Montchalin, figure centrale des députés LaREM, qui répète en boucle : « Ce qui me frappe dans mes échanges avec mes concitoyens, c’est qu’ils ne connaissent pas leurs droits, ni l’impact concret de nos réformes sur leur pouvoir d’achat. » Comme si les Français étaient incapables de se rendre compte qu’ils vivent mieux, alors qu’ils vivent de moins en moins bien.

Après les manifestations, samedi, le vent de colère s’est étendu

Les députés PCF, qui ont suspendu leur motion de censure du gouvernement, la réactiveront si les débats sombrent dans la parodie et si les annonces du gouvernement s’avèrent insuffisantes. Les insoumis ont déjà annoncé qu’ils porteront eux aussi cette motion. Idem pour les socialistes, si « rien ne bouge » et que le gouvernement « ne change pas de cap ». Telle était pourtant l’attitude de l’exécutif, hier, qui a refusé la proposition des communistes d’ajourner les débats sur le budget 2019 au Parlement. La présidente du groupe CRCE, Éliane Assassi, a eu beau appeler à « refuser de débattre d’un budget qui n’apporte pas de réponses concrètes à la colère citoyenne mais qui, à l’inverse, va accroître les souffrances humaines », rien n’y a fait. Les deux chambres, comme Macron, sont pour l’instant décidées à foncer dans le mur.

Les membres du gouvernement qui tentent d’éteindre l’incendie en faisant œuvre de « pédagogie » sont d’ailleurs chaque jour renvoyés dans les cordes. Le secrétaire d’État Gabriel Attal a été bien incapable de défendre la suppression de l’ISF, dimanche, sur France 2. Benjamin Griveaux, porte-parole du gouvernement, est apparu complètement hors sol, hier, en défendant sa solution de consultation des territoires sur trois mois. Après les manifestations de samedi, le vent de colère s’est largement étendu, hier : une centaine de lycées ont été bloqués, signe que la jeunesse menace d’entrer dans la danse. Des ambulanciers ont manifesté place de la Concorde, et des chauffeurs VTC ont appelé à bloquer le marché le plus important du pays, à Rungis. Convergence des luttes ? Les signaux de détresse s’allument en tout sens à l’Élysée. « Macron s’est drapé d’arrogance dès son élection. Il se croyait à l’abri derrière les institutions après son casse électoral. Il a cru qu’il allait pouvoir nous cracher dessus pendant cinq ans. Il fera moins le malin quand son mandat sera stoppé ! » assénait, samedi, un gilet jaune à Paris.

Macron, élu en avançant masqué sur fond de crise politique profonde, reprend en pleine face le résultat de sa duperie. Le candidat, qui a prôné un « en même temps » intenable et jeté aux oubliettes, s’est frayé un chemin en profitant des épouvantails Le Pen et Fillon. Il a bien vite oublié que 52 % de ceux qui ont voté pour lui au premier tour l’ont fait « par défaut », sans adhérer à sa politique. Puis il a joué à prendre de vitesse le pays pendant un an et demi. Sans avoir de majorité citoyenne pour soutenir sa politique ultralibérale et antisociale. Au vice originel d’une élection bancale, s’est ajouté le péché de la suppression de l’ISF dès le premier budget voté, comme s’il y avait urgence à enrichir les plus riches, en plus de s’attaquer à tous les conquis sociaux qui lui passaient sous la main. « Macron s’est comporté comme un enfant avec une boîte d’allumettes dans une station essence », condamne aujourd’hui l’essayiste Raphaël Glucksmann, qui a lancé le mouvement Place publique.

Des préfets fustigent la déconnexion de l’exécutif

Depuis l’affaire Benalla, la crise au sommet ne cesse de s’élargir, des démissions de Nicolas Hulot et Gérard Collomb au mouvement des gilets jaunes. L’action du gouvernement, qui se prosterne devant le marché et les millionnaires, prend à la gorge la grande majorité des Français et s’attaque partout à des services publics déjà exsangues, ne pouvait pas passer comme une lettre à la poste. Des formes de résistance poussent aujourd’hui partout dans le pays. Samedi, les pompiers de Cholet (Maine-et-Loire) ont tourné le dos aux élus présents durant une cérémonie officielle pour protester contre la dégradation de leurs conditions de travail. D’autres les ont imités à Tours (Indre-et-Loire). Ce week-end, à Pau (Pyrénées-Atlantiques), plusieurs policiers et gendarmes ont retiré leurs casques devant les gilets jaunes qui chantaient la Marseillaise, dans le cadre d’une négociation. Fait rare, des préfets, sous couvert d’anonymat, racontent tout le mal qu’ils pensent de l’exécutif dans le journal le Monde. « Ce qui se passe est le fruit d’années de fragmentation de la société française. Pour l’heure, la réponse est à côté de la plaque », regrette l’un. « Je suis très inquiet car le pouvoir est dans une bulle technocratique. Ils sont coupés de la France des braves gens qui n’arrivent pas à boucler leurs fins de mois ! » fustige un autre.

Le climat est tel que des ministres, Christophe Castaner à l’Intérieur et Nicole Belloubet à la Justice, se contredisent sur l’opportunité de rétablir l’état d’urgence. Jean-Luc Mélenchon appelle de son côté le chef de l’État à céder devant les revendications des gilets jaunes, sans quoi il lui faudra dissoudre l’Assemblée nationale, au motif que « la seule chose qui permet la vie en commun dans une société, c’est la démocratie. Il faut y revenir ». Quoi qu’il arrive, le scénario d’un exécutif qui s’arc-boute semble aujourd’hui le plus périlleux pour Emmanuel Macron. Conscient de ce risque, le ministre de la Culture, Franck Riester, a en ce sens appelé à un « geste d’ouverture fort » et à un « Grenelle de la fiscalité et de la dépense publique ». Reste à savoir si les gilets jaunes s’en satisferont.

Photo AFP/Jean-François Monier
Aurélien Soucheyre
Article tiré de l’Humanité  le 4 décembre 2018

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s