Trop peu et trop tard

Nous sommes dans cette situation étrange et peu reluisante où cette violence et ce vandalisme, qui nous font horreur, ont finalement obtenu ce que les plus pacifiques n’auraient pas obtenu seuls.

Bien sûr, ce n’est encore qu’une révolte, sûrement pas une révolution. Il n’empêche qu’il était urgent d’agir. Mais en faisant annoncer, mardi, par son Premier ministre, un moratoire de six mois sur les taxes et autres augmentations, Emmanuel Macron a sans doute agi trop tard. Et la reculade risque d’être très insuffisante. Va-t-il devoir revenir aussi sur la suppression de l’impôt sur la fortune, faute psychologique majeure du début du quinquennat ? Ou augmenter le Smic ? Le dilemme pour Emmanuel Macron est redoutable : ou bien mettre le pays à feu et à sang, ou bien devenir, lui le jeune et pimpant « réformateur », un roi fainéant, digne héritier des Mérovingiens et de Jacques Chirac. Et finir en spectateur de son propre quinquennat. Mais, au-delà de sa personne, ce qui est en cause, c’est l’avenir d’une politique néolibérale dictée à la France depuis près de trente ans par les institutions financières et la Commission européenne, et à laquelle Emmanuel Macron n’a fait qu’ajouter quelques traits d’arrogance personnels. Il paye aussi l’addition pour ses prédécesseurs. Sa défaite – car c’en est une ! – résulte, finalement, de la somme de plusieurs « victoires » contre les syndicats, et contre la démocratie.

Les passages en force du tandem Hollande-Valls pour la « loi travail », et du gouvernement actuel face aux cheminots, ont donné l’illusion de succès irréversibles. La décrédibilisation de l’action syndicale a été vécue en haut lieu comme un triomphe de la modernité. À nous le nouveau monde de la « startup nation » et la fin de la politique ! Dans leur inébranlable certitude, et en toute inconscience, les deux derniers gouvernements ont réussi à pousser à bout une partie de la société. Ils ont surtout réussi à persuader nos concitoyens que l’usage ultra-rigide d’institutions, qui le sont déjà, ne pouvait qu’inviter à la violence. C’est cette conception gestionnaire, apolitique, et indifférente à la démocratie, qui a produit la situation explosive que nous connaissons aujourd’hui. Avec 25 % des voix, et une majorité écrasante à l’Assemblée, on peut tout faire, même imposer les mesures les plus inégalitaires. Mais on peut aussi convaincre les victimes de cette politique que le jeu démocratique est pipé, et qu’il faut en sortir par tous les moyens. Si bien que, quelques jours après l’émeute des Champs-Élysées, on ne peut pas esquiver une question dont le seul énoncé est douloureux : Macron aurait-il reculé s’il n’y avait pas eu ces violences d’apparence quasi insurrectionnelle ? Aurait-il renoncé à sa stratégie du pourrissement ? La réponse n’est hélas que trop évidente. 

Nous sommes ainsi dans cette situation étrange et peu reluisante où cette violence et ce vandalisme, qui nous font horreur, ont finalement obtenu ce que les plus pacifiques des gilets jaunes, pourtant de loin les plus nombreux, n’auraient pas obtenu seuls. Ce sont les vandales, les pilleurs et les éléments les moins conscients, et parfois les plus étrangers au mouvement, qui l’ont emporté. Même si nous avons bien vu que l’exaspération des uns a parfois rejoint la folie destructrice des autres. Et il n’y a pas loin aujourd’hui pour que les lycéens, les ambulanciers, et demain d’autres catégories jusqu’ici méprisées, retiennent la leçon. D’où la soudaine panique gouvernementale.

Voilà maintenant Édouard Philippe contraint d’essayer de faire rentrer la colère du peuple dans les formes classiques de la démocratie, parlementaires et syndicales. Ces formes que le président de la République s’est ingénié à briser depuis de longs mois. Peu de chance qu’il y parvienne alors qu’un mouvement incontrôlable a fait la preuve de son efficacité.

L’économiste officiel de la macronie, Philippe Aghion, en doute aussi, lui qui en vient à conseiller au Président de prendre des libertés avec les critères de Maastricht. Ce blasphème proféré par un dévot du libéralisme en dit long sur la peur qui s’empare des sommets de l’État. Quant à l’autre désastre de cette affaire, il est écologique. C’est la taxe sur le diesel qui fait les frais, si j’ose dire, de l’opération « sauve-qui-peut » gouvernementale. Et c’est la manif contre le réchauffement climatique que l’on veut interdire (ou fortement déconseiller) pour laisser place nette samedi à « l’acte IV » de l’affrontement entre gilets jaunes et CRS… C’est dire que cette situation ne peut nous réjouir. D’autant que si le recul du gouvernement est loin de suffire, il risque d’être encore trop pour quelques irascibles de la droite néolibérale. Bruno Le Maire, par exemple, qui promet déjà de compenser les pertes de recettes consécutives à l’abandon des taxes par une « accélération des baisses des dépenses publiques ». Fermons encore un peu plus d’écoles et d’hôpitaux… Notre ministre de l’Économie a tout compris. À tous égards, la situation n’a donc pas cessé d’être inquiétante. Car nul ne sait non plus ce que peut donner politiquement le mouvement des gilets jaunes. La défaite d’un gouvernement bien peu démocratique n’est pas obligatoirement synonyme de victoire de la démocratie.

Denis Sieffert
Article tiré de Politis . le 5 décembre 2018

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