L’essence des gilets jaunes

Qui sont-ils réellement ? Que veulent-ils exactement ? Populaires, populistes, révolutionnaires ou réactionnaires ? La mobilisation actuelle rebat les cartes de la contestation sociale classique.

Depuis leur émergence il y a moins de trois semaines, les gilets jaunes ont déjoué tous les canons de la mobilisation sociale : pas de leader charismatique, pas d’intermédiaire, pas de défilé en centre-ville, pas de manifestation en bonne et due forme, pas de revendications catégorielles fermement listées. A la place, une couleur improbable, mal-aimée, inédite en politique, comme le rappelle l’historien Michel Pastoureau : «Dès le Moyen Age central, c’est la couleur du mensonge, de l’hypocrisie, de la trahison et de la tromperie.» Un jaune qui fait une entrée fracassante en politique et fait verdir Emmanuel Macron et son gouvernement. Les gilets jaunes sont-ils en train de créer un nouveau type de contestation en réseaux et sans tête ou bien assiste-t-on à une énième expression du dégagisme ambiant ? Choc frontal inédit entre un exécutif calfeutré dans son palais de l’Elysée et des Français qui se (re)découvrent au gré des ronds-points, ce mouvement suscite toutes les interprétations.

Pour l’essayiste géographe Christophe Guilluy, il confirme la scission entre la France périphérique appauvrie et délaissée par la mondialisation, qu’il a théorisée en 2014, et les élites globalisées des grands centres urbains. Sur France Culture, l’historien et anthropologue Emmanuel Todd tente prudemment une hypothèse, sur fond de société ultra-polarisée entre monde populaire mobilisé pour des questions de niveau de vie et classes supérieures parisiennes dans l’incompréhension : «On a vraiment l’impression que la carte de ces mouvements est plutôt homogène sur le territoire national.» Mouvement populaire ou populiste ? Dans la tradition révolutionnaire à la française, les gilets jaunes seraient un 68 revisité en 2018. Cela tombe bien, nous sommes pile poil cinquante ans après le mai social et libertaire. La comparaison historique tient-elle la route ? Mardi, à la matinale de France Inter, Daniel Cohn-Bendit l’a balayée d’une évidence gouailleuse. «En 68, on se battait contre un général au pouvoir, les gilets jaunes demandent un général au pouvoir (1).» L’ex-leader étudiant voit plutôt sur les bords des routes un «mouvement autoritaire» en manque de chef. «On n’est pas dans une période révolutionnaire, on est dans une période de tentation autoritaire», assène-t-il. Inspiratrice de La France insoumise, la philosophe Chantal Mouffe se montre plus prudente mardi dans Libération. «Cette forme antipolitique peut être articulée dans la direction d’un populisme de droite ou celle d’un populisme de gauche.»Et pour en prédire l’avenir, elle projette ses convictions. «J’ose croire que la tournure actuelle des événements ouvre des perspectives vers un mouvement politique populiste de gauche.» Maximum d’exposition, déficit d’explications, les gilets jaunes sont-ils insaisissables ? «Plusieurs enquêtes scientifiques sont en cours pour essayer de comprendre qui porte le gilet, souligne le politiste Vincent Tiberjet c’est un défi majeur.»

(1) Sur BFM TV, Christophe Chalençon, porte-parole des gilets jaunes dans le Vaucluse, a réclamé lundi la démission du gouvernement et la nomination du général de Villiers à sa place.

Photo Vincent Jarousseau
Cécile Daumas
Article tiré de Libération  le 5 décembre 2018

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