Gilets jaunes des ronds-points, gilets jaunes des réseaux, même combat

Si l’action a lieu dans la rue, la délibération a lieu sur les réseaux sociaux. Ce sont dans ces espaces que s’est dessinée la liste des revendications et qu’est née l’idée d’en découdre (au besoin physiquement) avec le pouvoir.

Vendredi dernier, avant la grande mobilisation du 1er décembre, Christophe Castaner, expliquait encore que les gilets jaunes «n’étaient pas un mouvement de masse». Pour le ministère de l’Intérieur, le seul compteur viable est celui du nombre de personnes dans la rue, tel que recensé par ses services. C’est une erreur fondamentale d’appréhension du mouvement. S’ils n’étaient alors que 13 000 dans la rue, ils étaient plusieurs centaines de milliers, peut-être plus d’un million, à discuter sur Facebook.

Les gilets jaunes sont autant un mouvement des ronds-points que des groupes Facebook. Si l’action a lieu dans la rue, la délibération a lieu sur les réseaux sociaux. Tout l’appareil idéologique des gilets jaunes s’est construit au fur et à mesure de la conversation sur les groupes Facebook. Ce sont dans ces espaces que s’est dessinée la liste des revendications et qu’est née l’idée d’en découdre (au besoin physiquement) avec le pouvoir.

En semaine, si les gilets jaunes sont relativement peu à être présents sur le terrain, la mobilisation continue à être massive sur Internet. L’insurrection du samedi trouve toujours sa source dans les échanges de la semaine sur Facebook. Durant le mouvement, la conversation n’a cessé de monter en intensité, comme le montre ce graphique de BFMTV.fr recensant le nombre de conversations sur les principaux groupes Facebook de gilets jaunes.

Le 1er décembre, on a recensé un pic de 52 500 conversations en une journée, sachant que chaque conversation peut agréger plusieurs milliers de commentaires. Ce baromètre est aujourd’hui moins pertinent, certains groupes, saturés de contenu, restreignant très fortement les publications.

Le paysage des groupes Facebook gilets jaunes se divise entre trois groupes distincts. Premièrement, les groupes du noyau dur de la mobilisation, les plus radicaux, ceux qui veulent marcher sur l’Elysée. Avec le groupe «la France en colère !!!» (285 000 membres) tenu par Eric Drouet et Priscillia Ludosky et «Fly Rider infos blocage» (126 000 membres) tenu par Maxime Nicolle aka Fly Rider. Même s’ils ne leur épargnent pas leurs critiques, ces groupes ont tendance à suivre la ligne de leurs admins Drouet et Nicolle, qui enchaînent les Facebook Live.

Deuxièmement, des groupes tenus par des gilets jaunes anonymes, où tout le monde peut poster n’importe quoi, dans la plus parfaite anarchie. C’est là où on retrouve les propos les plus complotistes, homophobes, racistes ou sexistes. On peut placer dans cette catégorie «Gilet Jaune» (140 000 membres), «Je suis Gilet Jaune» (100 000 membres) et «Gilet jaune» (153 000 membres).

Enfin, on retrouve une myriade de groupes régionaux, organisés par ville, département ou région, comptant souvent plusieurs milliers de membres. A l’exemple de «Gilet jaune 54 Secteur Longwy Pays Haut» ou «GILET JAUNE MONTELIMAR SUD ET NORD». Ce sont surtout des groupes dédiés à l’organisation des blocages ou des manifestations locales. Les lives d’Eric Drouet et de Maxime Nicolle sont très souvent partagés dans les deux autres catégories de groupes, ce qui leur rend leur parole éminemment influente, en dehors de leurs propres cercles.

Enfin il existe un groupe des groupes, le «Compteur officiel de gilets jaunes», qui ne sert qu’à se compter et affiche le chiffre faramineux de 2 670 000 membres. Ce n’est toutefois pas un décompte fiable car on peut y être ajouté par des amis sans le savoir.

De manière significative, la grande majorité de ces groupes sont publics – même si certains groupes régionaux ont finalement fait le choix de passer en «privé», à l’image de «gilet jaune QUIMPER». Ce qui allait se passer le 1er décembre était clairement exprimé sur ces groupes Facebook. Il suffisait de prendre le temps de les lire. Et surtout de les prendre au sérieux, sans ce réflexe de dédain qui a longtemps prévalu.

Il y a un tel gouffre entre le langage policé médiatique et le langage populaire de ces groupes que l’élite politique et médiatique n’a jamais pu leur reconnaître une parole légitime. Il est vrai que ces groupes ne sont pas exactement un «safe space» comme on dirait sur Twitter, les propos sexistes ou homophobes y sont légion. Il est vrai que les fausses nouvelles y circulent de manière alarmante. Il est vrai que l’orthographe est loin d’y être irréprochable. Mais il est tout aussi vrai que ces groupes ressemblent tout simplement à la France populaire, cette France qui n’avait pas voix au chapitre dans les grands médias, et qui trouve enfin un espace où se retrouver et discuter politique ensemble.

Mardi, en toute discrétion, le secrétaire d’Etat au Numérique, Mounir Mahjoubi, a rejoint avec son compte Facebook perso le groupe «la France en colère !!!». Rendez-vous en terre inconnue. Twitter reste considéré par les responsables publics et les médias comme le réseau par excellence de la politique. Celui où tout s’y passe. Alors que précisément, rien ne s’y est passé pendant la crise des gilets jaunes. On peut imaginer que la réponse gouvernementale aurait été plus rapide si les ministres avaient exploré les groupes Facebook un peu plus tôt.

Le gouvernement qui a longtemps cru qu’il y avait «gentils gilets jaunes» et «méchants casseurs» n’a pas vu qu’un noyau dur du mouvement – celui de la «délégation» des huit porte-parole, qui sont les plus influents sur les réseaux – annonçait ouvertement une insurrection depuis début novembre sur Facebook.

Ceux qui parlent aujourd’hui de «putsch» n’ont rien compris au mouvement. Depuis le début, les groupes d’Eric Drouet et Maxime Nicolle assument clairement une ligne insurrectionnelle, à coups de références permanentes à 1789 et 1968. Un putsch d’extrême droite aurait été organisé sur des boucles cryptées Telegram, certainement pas en clair et en public sur Facebook. Sur son groupe «la france en colère !!!» jeudi, Eric Drouet semblait très surpris que les médias et les politiques découvrent seulement leurs intentions révolutionnaires.

Capture d’écran du groupe Facebook «la France en colère !!!»

Quand j’essayais d’expliquer l’importance des groupes Facebook dans le mouvement, on me répondait parfois : «Que de la gueule ! Ce ne sont que des gens qui font les malins sur Internet.» S’il est probable que de nombreux membres de ces groupes n’ont pas participé aux blocages ou aux manifestations (et notamment les très nombreux retraités présents), ils ont toujours été là en soutien de leurs congénères qui vont sur le terrain. Chaque samedi, on peut lire les mêmes messages de «prudence» et les mêmes émojis «muscle», adressés à ceux qui montent à Paris. Un gilet jaune des réseaux n’est pas moins gilet jaune que celui des ronds-points.

Captures d’écran de conversations sur des groupes Facebook de gilets jaunes

Ceux qui restent à la maison commentent les manifs en direct via les Facebook Live des gilets jaunes sur le terrain ou des médias jugés indépendants, comme Brut ou RT France. Samedi dernier, le live du gilet jaune Yannick Krommenacker, interrompu en direct par un tir de lanceur de balles de défense avait créé une très vive émotion sur les groupes Facebook.

Les lendemains de manifestation, sur les groupes Facebook, on se radicalise en partageant toutes les vidéos de violences policières et diverses fausses informations qui enflamment les esprits. Les chiffres de vues des vidéos Facebook en ce moment sont incroyables, avec des centaines de vidéos liées aux gilets jaunes dépassant le million de vues. Le fait que les groupes soient quasiment tous publics permet cette exceptionnelle viralité. A contrario, un groupe en privé ne permet pas de partager les vidéos ou les lives.

Quelque soit la sortie du conflit, Emmanuel Macron devra composer avec ces groupes Facebook qui pourraient devenir sa première opposition. Quand la lutte prendra fin, la conversation continuera, elle, sur les réseaux. Tous ces Français qui ne communiquaient que par des discussions éparses sous des commentaires d’articles ou de pages Facebook ont maintenant leur propre espace de discussion, émancipé des grands médias. A la moindre étincelle, ils pourront reprendre du service. Et lancer l’acte I de la saison 2.

Vincent Glad, auteur du blog l’An 2000 sur liberation.fr

Article tiré de Libération le 7 décembre 2018
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