Gilets jaunes – Ils veulent du pain, Macron cède des miettes

Après les affrontements qui ont marqué les mobilisations, le gouvernement espère reprendre la main en annonçant le gel des taxes sur le carburant et des prix de l’électricité et du gaz. La CGT appelle les salariés à se réunir en assemblées générales et à une nouvelle journée d’action, le 14 décembre.

 

Nombreux sont ceux qui ont dû éprouver un sentiment d’effarement en se réveillant, le dimanche 2 décembre. La veille, les affrontements à Paris, débutés tôt le matin au pied de l’Arc de triomphe, se sont poursuivis tout au long de la journée dans le quartier, avant de gagner, en début de soirée, la rue de Rivoli et même la place de la Bastille : 133 blessés, 249 incendies, dont 112 de véhicules et 6 de bâtiments publics. Depuis longtemps, Paris n’avait pas connu de manifestation aussi violente, réussissant même à faire oublier celle du 24 novembre. Cette dernière, avec ses 24 blessés et ses importants dégâts matériels sur les Champs-Élysées, avait pourtant, déjà, suscité beaucoup d’émotion.

Cette fois-ci, avait promis le gouvernement, un « dispositif policier renforcé » était censé empêcher de nouveaux débordements. Il n’en a rien été. À peine 500 gilets jaunes, après avoir été fouillés et leur identité contrôlée, ont déambulé devant les magasins aux rideaux tirés de « la plus belle avenue du monde ». Refusant d’être parqués dans cette zone « sécurisée » par la préfecture de police, comme ils avaient déjà refusé de l’être au Champ-de-Mars, le 24 novembre, l’essentiel des 8 000 gilets jaunes qui, selon le ministère de l’Intérieur, ont manifesté dans Paris, se sont massés sur la place de l’Étoile. C’est là que, selon les autorités, 2 000 à 3 000 casseurs s’en sont pris aux forces de l’ordre. Un chiffre invérifiable, tandis que des témoignages recueillis sur place par « l’Humanité Dimanche » auprès de plusieurs gilets jaunes et de personnes non impliquées mettent en cause les forces de l’ordre dans le déclenchement des violences. « Vers 10 heures, les gardes mobiles ont commencé à charger et lancer des gaz lacrymogènes alors que l’ambiance était bon enfant », assure un photographe. Sur la place de l’Étoile et à ses abords, nombreux sont les gilets jaunes qui ont assisté en spectateurs aux violences ou aux dégradations commises, en particulier sur et dans l’Arc de triomphe. Beaucoup les condamnent, mais en attribuent la paternité à Emmanuel Macron. « Ça fait trois semaines qu’on bloque le pays et la seule chose à laquelle on a droit, c’est à son mépris. Voilà où cela conduit ! » dénonce Sylvain, venu de Picardie.

Macron le pyromane et les institutions

Annulation de la hausse des taxes sur le gasoil, hausse du Smic, restauration de l’ISF ou encore retour des services publics demeurent parmi les revendications exprimées par les 136 000 gilets jaunes, où qu’ils aient manifesté ce week-end. D’autres plus politiques, comme « le départ d’Emmanuel Macron, sa révocation, ou encore la dissolution de l’Assemblée nationale », le sont de plus en plus. À l’abri des institutions de la Ve République, Emmanuel Macron a choisi de mettre en œuvre sa politique ultralibérale, bien qu’elle ne recueille l’adhésion que d’une minorité de la population. Piétinant les corps intermédiaires, en particulier les syndicats, il a contribué à l’émergence des gilets jaunes. En refusant jusqu’à présent de satisfaire leurs revendications, il a creusé un peu plus le gouffre qui le sépare désormais d’une partie grandissante de la population, au risque d’y entraîner avec lui les institutions.

Depuis la réunion du G20 en Argentine où il a pris soin de louer la politique ultralibérale du président Mauricio Macri qui « ne cède pas à la facilité », Emmanuel Macron a de nouveau adressé une fin de non-recevoir aux gilets jaunes. « Je ne céderai pas à la violence », a-t-il déclaré. Une posture réaffirmée le dimanche 2 décembre, quand, dès sa descente de l’avion, il s’est rendu à l’Arc de triomphe pour constater les dégâts et s’incliner devant le tombeau du Soldat inconnu. Si Emmanuel Macron n’a pas fait de nouvelles déclarations à la presse, l’option autoritaire a été clairement envisagée. Le 1er décembre, sur BFM TV, le ministre de l’Intérieur, Christophe Castaner, a assuré qu’il n’a « pas de tabou » concernant l’instauration de l’état d’urgence. Une mesure finalement écartée par la garde des Sceaux, Nicole Belloubet, le 3 décembre. Entre-temps, un sondage Harris Interactive pour RTL, publié le 2 décembre, révélait que 72 % des Français soutiennent toujours le mouvement. L’opinion publique ne s’est pas retournée contre les gilets jaunes, comme le gouvernement en caressait l’espoir. Les fissures apparues au sein même de sa majorité parlementaire, dont plusieurs membres ont demandé des « gestes d’apaisement », et la mise en garde de François Bayrou, pour qui « on ne peut pas gouverner contre le peuple », ont aussi dissuadé, au moins pour le moment, le gouvernement d’opter pour le passage en force.

Vers une motion de censure

Toute la journée du 3 décembre, le premier ministre, Édouard Philippe, a reçu les représentants au Parlement des partis politiques pour « entendre leurs propositions ». Le président de LR, Laurent Wauquiez, a fait le grand écart entre la bourgeoisie, effrayée par les scènes d’émeutes qui se sont déroulées dans les quartiers huppés parisiens, et les gilets jaunes. Il a appelé le gouvernement à « rétablir l’ordre », tout en demandant l’organisation d’un référendum sur les taxes pour « redonner la parole » au peuple. À l’extrême droite, Marine Le Pen, qui espère toujours surfer sur le mouvement pour trouver le chemin du pouvoir, a réitéré sa demande de dissolution de l’Assemblée nationale. À gauche, PCF, PS et France insoumise ont plaidé pour une série de mesures immédiates allant de la hausse du Smic, l’ouverture de négociations sur les salaires, le gel des taxes sur le carburant ou encore le rétablissement de l’ISF. Surtout, le secrétaire national du PCF, Fabien Roussel, a prévenu, dans « l’Humanité » du 4 décembre, qu’une motion de censure serait déposée à l’Assemblée nationale si les réponses du gouvernement ne sont pas à la hauteur. Une démarche qui a le soutien de la France insoumise et à laquelle pourrait aussi s’associer le PS, suivant l’attitude du gouvernement.

Côté syndical, la CFDT plaide « pour un Grenelle du pouvoir de vivre ». Seule, la CGT joue la carte de la mobilisation. Alors qu’elle avait appelé « citoyens, salariés et retraités » à rejoindre, le 1er décembre, la manifestation prévue de longue date des privés d’emploi et précaires, des jonctions avec les gilets jaunes se sont opérées à Lille, Toulouse, Marseille, Orléans ou encore Montbéliard. À Paris, plusieurs centaines de gilets jaunes se sont joints à divers moments au cortège, qui a rassemblé, selon la CGT, 15 000 personnes entre la République et la gare de Lyon. Forte de ces premiers succès, la CGT organise une nouvelle journée, le 14 décembre, et invite les salariés à se réunir dès maintenant en assemblées générales sur leur lieu de travail. Un préavis de grève du 8 au 31 décembre a été déposé dans la fonction publique. Le syndicat de PSA appelle à des débrayages chaque samedi. Les dockers, qui ont procédé à des arrêts de travail le 3 décembre, envisagent de nouvelles actions.

La contestation de la politique du gouvernement gagne d’autres secteurs. Les ambulanciers ont massivement manifesté à Paris, le 3 décembre, tandis que près de 200 lycées étaient bloqués le 4 décembre.

Un gel pendant l’hiver

Pour sortir de la crise, Édouard Philippe a annoncé, mardi 4 décembre, la suspension « pour six mois » de la hausse de la fiscalité sur le carburant (contribution climat énergie, hausse des taxes sur l’essence et alignement de la fiscalité du diesel sur l’essence). Le gaz et l’électricité « n’augmenteront pas pendant l’hiver ». L’application du nouveau contrôle technique, dont les conditions ont été durcies, est suspendue aussi pour six mois. Édouard Philippe a également annoncé l’organisation d’une « concertation locale » sur « les préoccupations exprimées ces dernières semaines ». Celle-ci doit avoir lieu du 15 décembre au 1er mars. Pour le premier ministre, « fixer le cap et le tenir est une nécessité pour gouverner la France, mais aucune taxe ne mérite de mettre en danger l’unité de la nation ». Pas sûr que ses annonces suffisent à éteindre l’incendie.

Pierre-Henri Lab
Article tiré de l’Humanité  le 8 décembre 2018

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