L’Aquarius reste au port – Histoire d’un sabotage en bande organisée

La fin des activités du bateau de SOS Méditerranée, c’est la victoire du populisme contre des citoyens convaincus que les frontières ne suffisent pas à hiérarchiser les humains entre eux au point de pouvoir froidement en laisser certains se noyer sous leurs yeux.

Tribune. A l’automne 2014, je foulais le sol de Lampedusa. Parmi les images à jamais gravées dans ma mémoire, le cimetière des bateaux, mélange de coques de bois aux couleurs vives, d’odeur d’huile et d’essence. A l’intérieur, des vêtements, étoffes et chaussures jonchaient le sol aux côtés de bidons et bouteilles. Un triste décor pour les témoignages des garde-côtes de l’île, du prêtre et de la maire, évoquant la difficulté des opérations de sauvetages par tous les temps à toute heure pour arrachés des hommes, des femmes et des enfants à l’enfer de la haute mer. Lampedusa à jamais marquée par ce naufrage du mois d’octobre 2013, où probablement plus de 300 vies furent englouties par la mer. Une ampleur jamais égalée alors, mais qui finira par n’être qu’un symbole puisque d’autres naufrages offrirent des bilans bien plus importants par la suite. A l’autre bout de l’île, le cimetière avec son carré réservé aux morts de la mer inconnus, avec pour seule identité la date de leur mort.

Un an après, le gouvernement italien avait mis en place l’opération Mare Nostrum. Une opération de recherche et de sauvetage assumée qui mobilisait des moyens humains et matériels considérables, afin d’éviter autant que possible de nouveaux drames. La marine italienne était à pied d’œuvre. La détermination était là, les résultats aussi puisque ce ne furent pas moins de 150 000 vies qui furent sauvées par la volonté et les décisions du gouvernement italien, l’engagement des militaires italiens et l’aide des populations côtières de l’Italie.

Démonstrations arithmétiques

Alors que l’Italie dépensait son énergie et ses finances à honorer ses obligations internationales sur sa zone de recherche et de sauvetage, l’ambiance était bien différente dans les chancelleries européennes. Je me souviens encore d’une rencontre avec un conseiller du ministre de l’Intérieur français, se lançant dans des démonstrations arithmétiques pour dénigrer Mare Nostrum et justifier le refus de soutenir une opération européenne de sauvetage : plus de navires pour sauver des vies, incitaient davantage de personnes à prendre la mer depuis la Libye et augmentaient le taux de mortalité en Méditerranée. Au chaud, dans les salons confortables d’un bâtiment parisien, la question méditerranéenne avait perdu toute saveur humaine, toute urgence humanitaire. L’odeur de l’essence de Lampedusa et le bois meurtri des frêles embarcations dont certaines avaient porté la mort étaient bien loin désormais. Nul doute que la même rhétorique prenait pieds dans divers bâtiments similaires dans de nombreux États européens.

Selon une loi désormais éprouvée, plus l’on s’éloigne du théâtre des opérations plus les arguments les moins connectés au réel se développent. A force de le répéter et de l’entendre de toutes parts, nombre d’officiels ont fini par donner le caractère d’évidence à cette fameuse théorie de l’appel d’air, dogme incontestable dont la simple remise en cause reléguait son auteur au rang de doux rêveur, de naïf ou d’inconscient. Qu’importe si les militaires italiens eux-mêmes affirmaient l’inverse : avec ou sans dispositif de sauvetage en mer les personnes fuiront, parce qu’elles n’ont pas le choix. La seule différence sera l’ampleur des décès.

L’Italie était donc seule. Elle saura s’en souvenir bien plus tard avec l’élection de candidats mettant justement en avant l’abandon de leur pays par le reste de l’Union européenne.

Immobilisation

A la fin de l’automne 2018, cinq ans après, l’Aquarius est contraint de mettre un terme définitif à ses opérations de recherche et de sauvetage en Méditerranée. Épilogue d’une véritable bataille entre les gouvernements européens, dont celui de l’Italie, et une partie de la société civile. Des bateaux civils avaient pris le relais des Etats européens défaillants au fur et à mesure que ces derniers désertaient la Méditerranée centrale pour apporter un soutien financier mais surtout politique aux garde-côtes libyens, pourtant responsables de graves violations des droits humains. Ces initiatives ignorées ont peu à peu été prises pour cible par divers gouvernements pour discréditer leur action et faire croire qu’elle produisait exactement le contraire des buts poursuivis : sauver des vies. N’entamant en rien la volonté des ONG opérant en mer, les attaques se firent plus précises laissant entendre, puis dénonçant plus explicitement le lien supposé entre ONG et trafiquants de migrants. En parallèle, des fonds européens affluaient pour soutenir les garde-côtes aux pratiques attentatoires à la vie humaine en mer, de mèche avec les trafiquants et pour certains impliqués dans les réseaux d’exploitation et de torture de dizaine de milliers de vies humaines. Même la révélation par CNN du trafic de personnes sur le sol libyen n’y changea rien. Elle décrocha tout au moins quelques salves d’indignation bien pensées mais n’entama en rien la mécanique. Aux accusations des ONG, succéda la mise en place d’un code de conduite par ces États mêmes qui n’en avaient plus de bonne, puis les tracasseries administratives, l’ouverture d’enquêtes judiciaires, l’immobilisation de navires et enfin la fermeture des ports et le retrait de pavillon.

Au final, l’Aquarius restera au port, fier d’avoir sauvé des vies, brimé de ne pouvoir plus le faire. Il restera avec d’autres navires un symbole. Le symbole de la résistance des citoyens européens mais également celui de la victoire de l’idéologie contre l’humanité. La victoire du populisme contre des citoyens convaincus que les frontières ne suffisent pas à hiérarchiser les humains entre eux au point de pouvoir froidement en laisser certains se noyer sous leurs yeux.

D’aucuns qualifieront cet ultime épisode de tache sur la conscience de l’Union européenne, de faute que se chargera de rappeler l’Histoire. Il s’agit avant tout d’une défaite. Cruelle et sans appel. Un sabotage en bande organisée.

Jean-François Dubost, responsable du programme Protection des populations à Amnesty International France

Photo : AFP – Boris Horvat
Article tiré de Libération  le 8 décembre 2018
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