Changement climatique – Pourquoi et comment l’agriculture doit s’adapter

Pour nourrir le monde sans le détruire, le système de production alimentaire doit se transformer au plus vite et à échelle globale.

A la COP 24, le sujet est encore loin d’occuper le devant de la scène. Mais il progresse. Cette semaine, rien que dans l’agenda du camp français, figurent deux tables rondes sur l’agroécologie et une réunion sur le stockage du carbone dans les sols. Conséquence de l’action commune de Koronivia accouchée de la COP 23, de nombreux experts internationaux ont été consultés tout au long de l’année pour mieux intégrer la nécessaire adaptation de l’agriculture dans les négociations internationales.

Victime, coupable et solution au changement climatique… l’agriculture est les trois à la fois. Aujourd’hui, ceux qui nourrissent l’humanité commencent à souffrir de la hausse globale de la température terrestre. Les agriculteurs vont devoir composer avec sécheresses, inondations et autres événements extrêmes plus fréquents et aléatoires, mais ignorent encore si le scénario tiendra du film catastrophe ou pas. Partout sur la planète, la hausse des températures fait craindre l’arrivée ou l’intensification des attaques de ravageurs dans les cultures.

Creuser le fossé

Le secteur a en partie semé son malheur : il est responsable d’un quart des émissions de gaz à effet de serre de la planète. Un cocktail riche en méthane (flatulences des bovins, déjections des élevages et riziculture irriguée), CO2 (déforestation pour conquérir de nouvelles terres agricoles) et protoxyde d’azote (engrais de synthèse). L’heure est au retour de bâton. Les rendements des grandes cultures – blé, maïs, colza, tournesol… – pourraient perdre en moyenne 2% par décennie faute d’adaptation, alors que la production devra augmenter de 14% tous les dix ans pour répondre à la demande mondiale, avertissait le Giec en 2014. Dans le cas d’un «réchauffement à +4°C, c’est toute la sécurité alimentaire mondiale qui serait mise en péril», pointe l’organisation des Nations unies pour l’agriculture et l’alimentation (FAO).

Les pays du sud sont particulièrement conscients du défi à relever. «A changement climatique égal pour tous les pays, ils sont beaucoup plus vulnérables. Leur agriculture est davantage dépendante de l’environnement naturel que ne l’est celle des pays du nord, plus artificialisée, qui irrigue, met plein d’engrais, capable d’avoir des machines gigantesques qui modifient la nature du sol», souligne Emmanuel Torquebiau, chercheur au Cirad (Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement), auteur de l’ouvrage Changement climatique et agricultures du monde. Seule la transmission des savoirs et les programmes d’aides destinés aux petits paysans éviteront de creuser encore plus le fossé entre Nord et Sud. Les grandes cultures, soutenues par les politiques agricoles des pays riches, auront davantage les moyens de se maintenir. Jusqu’à un certain point. En un siècle, les cultures de la planète pourraient se déplacer de 180 km vers le nord ou monter en altitude de 150 mètres.

Le monde agricole peut cependant revoir ses pratiques : limiter ses sources de pollution, mieux exploiter la richesse des écosystèmes, muter vers des systèmes plus résistants aux aléas climatiques, mais aussi se transformer en gros aspirateur à CO2 présent dans l’atmosphère. L’agriculture a un rôle d’atténuation du changement climatique à jouer. Les champs peuvent stocker de grandes quantités de gaz carbonique grâce à des techniques de conservation des sols (rotation des cultures, pas de labour, couverture permanente du sol), pointe le Giec dans son dernier rapport. Bien que critiqué sur certains points, ce système est promu par l’initiative 4 pour 1000, lancée par la France en 2015 lors de la COP 21. En augmentant de 4‰ (0,4%) par an le stock de carbone organique de tous les sols de la planète, il serait possible de stopper l’augmentation de la concentration de gaz à effet de serre dans l’atmosphère.

Quelle agriculture demain ?

L’agriculture de demain ? Elle pourrait être climato-intelligente, concept mêlant adaptation, atténuation et sécurité alimentaire prônée par des grandes instances comme la FAO ou la Banque mondiale. Et que l’agroalimentaire s’est approprié. Comment la mettre en œuvre sur le terrain ? «Au Cirad, notre réponse est l’agroécologie. Elle peut s’appliquer à toute production animale ou végétale», avance Emmanuel Torquebiau. Ce système de production vise à tirer le meilleur des ressources de la nature sans la dégrader : diminuer les produits phytosanitaires, favoriser la biodiversité, mélanger les cultures, protéger le sol, avoir recours à l’agroforesterie, se tourner vers l’agriculture biologique… L’agroécologie est une grande boîte à outils, tous combinables. A chaque situation, zone géographique ou même parcelle agricole sa solution optimale. Parfois, cela revient à s’inspirer de pratiques passées. «En Afrique, la manière standard de cultiver est encore l’agroforesterie, faire pousser des arbres dispersés dans les champs. Ces sortes d’étages supérieurs sur les cultures modifient les conditions de croissance, le climat, la lumière, l’humidité. Et ils apportent des revenus supplémentaires et diversifiés aux agriculteurs : des fruits, des fourrages, du bois…» détaille Emmanuel Torquebiau.

Dans son guide «Produire plus avec moins» publié en 2016 à l’attention des décideurs et agents du développement, la FAO plaide pour une «intensification durable», donc écologique, des terres agricoles déjà existantes, sans étalement. Cela suppose une coordination internationale, de l’innovation et une prise en compte de la biodiversité locale. Le temps est compté. Et la FAO de souligner: «Si l’on n’agit pas, les 500 millions de petits exploitants agricoles familiaux du monde en développement, de même que les populations urbaines à faible revenu, seront frappés de plein fouet.»

Margaux Lacroux
Article tiré de Libération  le 10 décembre 2018

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