De Nice à Provins, des gilets jaunes circonspects face aux annonces de Macron

De interrogations, des doutes, voire une colère intacte : globalement, les gilets jaunes que nous avons sondés après les annonces d’Emmanuel Macron ne sont pas convaincus.

Dans un bar à Nice : «Quel suspense. On se croirait dans The Voice»

On se chauffe autour d’une phrase prononcée par Emmanuel Macron : «Ces violences ne bénéficieront d’aucune indulgence.» Les arguments fusent : «Il parle de violence en pointant les gilets jaunes, dit Joël. Après, la violence ça sera dans toute la France, pas qu’à Paris.» «Non, moi je ne supporte pas qu’on s’attaque à l’Arc de triomphe, tempête René. Il faut protéger les symboles.»

Gaëtan, 34 ans, chef d’entreprise à Rennes (Ille-et-vilaine) : «On ne veut plus de lui ni de ce gouvernement»

«Nous avons écouté le Président sur le rond-point de Saint-Grégoire près de Rennes, où nous avons notre camp, et nous sommes tous tombés d’accord. On continue le mouvement. Emmanuel Macron n’a pas répondu à ce qu’on voulait, à ce qu’on demandait. Il veut revaloriser le smic de 100 euros mais ce n’est pas suffisant. Les gens veulent une revalorisation de tous les salaires et des baisses de charges patronales et salariales. Surtout, ils ne veulent plus de lui ni de ce gouvernement. Ils peuvent dire tout ce qu’ils veulent maintenant, c’est trop tard. Ils ne veulent plus de cette Ve République corrompue. Ils ne veulent plus de cette Constitution. Ils veulent une VIe République. Et c’est ce que l’on est en train de préparer. Sur la forme, c’était mieux et ce que le Président a dit sur l’ouverture d’un débat national va dans le bon sens. Mais on est loin du compte. Ce matin, on bloquait une plateforme Intermarché et ça va continuer. Il y a tant de choses à faire, la revalorisation du chômage, la sécu pour les artisans, revenir sur la limitation à 80 km/h. Aujourd’hui, les gens aiment être dans la rue, se retrouver ensemble, ce n’est pas pour se laisser faire. Et avec son discours, Emmanuel Macron nous a encore joué du violon. Il voulait être le président du peuple, il aurait dû commencer par là et aller davantage voir les gens. Aujourd’hui, les gens ont compris qu’ils allaient devenir pauvres.»

Flavien 25 ans, salarié agricole au chômage à Lillers (Pas-de-Calais) : «La hausse du smic, c’est bien, mais…»

«Il a fait un effort, il nous annonce des mesures pour janvier, il faut voir ce que ça donne à l’Assemblée, si sa majorité le suit. La hausse du smic, c’est bien, ça permet de récompenser tous ceux qui se lèvent le matin pour aller travailler. Mais il ne faut pas que les petites entreprises soient les seules à payer [Macron a précisé que cette augmentation ne sera pas à la charge de l’employeur, ndlr], sinon elles répercuteront la hausse du smic sur les prix : ça ne sert à rien de donner 100 euros aux gens pour le reprendre derrière. Je pense à celui qui a une petite entreprise, qui a deux ou trois salariés, qui s’en sort comme il peut, il ne faut pas qu’il porte seul cette augmentation. Pour les retraités à moins de 2 000 euros, c’est bien aussi. J’ai croisé un monsieur sur un rond-point qui gagne 825 euros par mois, ce n’est pas normal qu’il soit dans la misère : il a travaillé toute sa vie. Que le Président ne veuille pas revenir sur certaines choses, je peux le comprendre. L’ISF, je ne demande pas de le remettre, mais ceux qui gagnent des milliards trouvent toujours des moyens de se défiscaliser. Il faut rétablir un peu d’égalité. Ce serait bien que nos politiciens fassent un effort financier sur leurs salaires aussi. Ce qui m’a choqué : il ne s’est pas excusé. Par ses propos, il le reconnaît, il a blessé les gens. Nous sommes beaucoup à l’avoir pris pour nous, les « fainéants », les « réfractaires ». Quand on fait une erreur, la moindre des choses, c’est de s’excuser.»

Laurence, 59 ans, retraitée du secteur agricole dans les Yvelines : «Macron n’a pas renversé la table, ce n’est pas assez»

«Je passe sur le côté empathique que Macron a pu exprimer. Comme tout politique, il est capable de jouer un rôle. Sur le fond, il a fait des gestes pour les classes laborieuses, mais très peu pour les classes moyennes. Je suis contente pour les gilets jaunes smicards, mais cette augmentation de 100 euros par mois est encore éloignée des 200 euros qu’on demandait. En plus, il est possible que ça fasse passer des gens dans la tranche d’impôts sur le revenu supérieure. Concernant l’annulation de la CSG pour les retraites inférieures à 2 000 euros par mois, tout dépend si on continue à calculer sur le foyer fiscal ou sur la pension de chacun. Je trouve que Macron n’a pas renversé la table, ce n’est pas assez. Tout le monde devrait avoir le droit à quelque chose, et notamment les classes moyennes qui paient un maximum, tout le temps, et ne sont pas forcément concernées par toutes ces annonces. D’autant qu’on ne sait pas où va le pognon, puisqu’on a plutôt tendance à voir la situation des services publics se dégrader. C’est tout un système qu’il faudrait revoir, et je ne fais pas confiance au Président pour ça. Enfin, à propos d’un éventuel rétablissement de l’ISF, je pense qu’il aurait très bien pu taxer davantage les plus gros revenus pendant deux ou trois ans. Toutes ces mesures annoncées, qui va les financer ? J’ai peur d’un effet d’annonce pour que les gilets jaunes rentrent dans le rang et qu’on nous refasse passer les mêmes choses plus tard…»

Thomas, 36 ans, commercial à Provins (Seine-et-Marne) : «Moi, j’y croirai quand je le verrai»

«J’ai trouvé le Président un peu moins arrogant que d’habitude. C’était très bien fait. Il a essayé de se mettre au niveau de la «France d’en bas», parce qu’il imagine que les gilets jaunes sont une sous-couche de la population. A un moment, je me serais presque cru face à un élève comédien à qui on a demandé de verser sa petite larme. Je crois que c’était bien joué, mais que Macron ne pensait pas un mot de ce qu’il disait. Ça fait dix-huit mois qu’il se comporte de la même manière, qu’il méprise les Français. Un virage comme ça, si soudain, ça ne ressemble pas à de la sincérité. Il lance des miettes pour calmer des gens. Peut-être que certains vont y croire. Mais ça va être quoi les contreparties en échange de ces simili-cadeaux ? Moi, j’y croirai quand je le verrai. Pour l’instant rien n’existe ! Maintenant le Président nous a-t-il entendus ? Pas complètement, je pense. Tout ce qu’il a dit est très flou. Il annonce 100 euros d’augmentation du smic, mais c’est du brut ou du net ? L’annulation de l’augmentation de la CSG en 2019 pour les retraites à moins de 2 000 euros, c’est par foyer fiscal ? Par personne, par couple ? On ne sait rien, on ne sait pas qui sera concerné. Alors il a demandé aux patrons de verser une prime, mais à leur bon vouloir. En fait, il se décharge sur eux. Alors, oui, on va continuer le mouvement, bien sûr. De toute façon, tant qu’on ne verra pas la couleur de quoi que ce soit, il n’y a aucune raison de relâcher la pression.»

Photo Laurent Carre
Pierre-Henri Allain correspondant à Rennes Stéphanie Maurice correspondante à Lille Sylvain Mouillard Tristan Berteloot Mathilde Frénois Correspondante à Nice
Article tiré de Libération le 11 décembre 2018

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :