Henri Sterdyniak – « Augmenter le Smic ne détruit pas d’emplois »

Economiste à l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE), Henri Sterdyniak est membre des économistes atterrés qui, ce mercredi, organisent un débat à Paris sur les questions posées par le mouvement des gilets jaunes. Parmi elles : l’augmentation des salaires, en particulier du Smic, fragiliserait-elle les entreprises ou relancerait-elle l’économie ? Bien vu quand la ministre du Travail, Muriel Pénicaud, vient justement d’affirmer qu’« augmenter le Smic détruit des emplois ».

La Marseillaise : Comment Pénicaud peut-elle affirmer que l’augmentation du Smic détruit des emplois ?

Henri Sterdyniak : Parce qu’il y deux points de vue chez les économistes. Certains pensent que quand le Smic augmente, les pauvres consomment plus et donc relancent l’économie. Comme on l’avait vu dans les années 1969 /1970, quand le Smic avait été fortement augmenté après les manifestations de 1968, permettant une augmentation de la consommation ayant fortement relancé la machine. Mais il y a aussi les économistes dominants qui ne cessent de dire, « attention si on augmente le Smic, on n’embauchera plus de gens peu qualifiés ». Un discours repris par Muriel Pénicaud.

Mais, au-delà de la théorie, qu’en est-il dans la réalité ?

H.S. : Dans la réalité, quand le Smic augmente, on ne détruit pas d’emploi. Peu d’entreprises licencient car ces gens sont indispensables. Le Smic peut augmenter, vous aurez toujours besoin d’employés pour vous servir votre hamburger, pour vérifier vos bagages dans les aéroports, pour nettoyer les bureaux tôt le matin ou tard le soir, pour refaire les chambres dans les hôtels entre deux clients… Car ce sont eux qui sont payés au Smic.

Depuis des années, le Smic n’augmente pas et c’est sans effet sur l’emploi. Comment ce discours peut-il perdurer ?

H.S. : Il perdure car il s’accompagne d’un autre propos : « si ça ne marche pas, c’est qu’on n’en a pas fait assez ». Pas assez désindexé le Smic, pas assez cassé le droit du travail… Bref, qu’il faut faire plus.

Le mouvement des gilets jaunes montre que c’est toute la politique salariale qui est en cause ?

H.S. : La politique salariale et sociale, il suffit de regarder le sort fait aux retraités pour s’en convaincre. C’est toute la France des classes populaires qui connaît un malaise, celles qui gagnent entre le Smic et deux fois le Smic et qui constituent la masse des Français car elles n’ont pas connu de hausse du pouvoir d’achat depuis dix ans alors que, dans le même temps, les dépenses contraintes augmentaient.

Que pensez-vous de l’idée d’une prime ?

H.S. : C’est une stratégie pour sortir de la crise : demander au patronat d’être sympa en donnant une somme qui ne sera déboursée qu’une fois, non taxée, et qui permettra d’alléger le mécontentement : un cadeau, les gens rentrent chez eux et on oublie l’histoire. Non seulement rien ne garantit que le patronat soit d’accord mais je ne pense pas que les gilets jaunes soient dupes de la manœuvre.

Plus fondamentalement, cette proposition de prime recoupe celle du patronat : remettre en cause la protection sociale, faire passer l’idée que pour que les salaires augmentent, il faut que les cotisations baissent. C’est ce qu’a déjà enclenché le gouvernement avec la suppression des cotisations sociales et la baisse de la CSG. C’est évidemment extrêmement dangereux. Car si les gens ont l’impression que leur pouvoir d’achat augmente, cela va se répercuter : les retraites vont baisser, tout comme les prestations familiales, celles pour la maladie…

Entretien réalisé par Angélique Schaller
Article tiré de la Marseillaise . le 12 décembre 2018

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