Le roi et un peuple rassemblé contre lui

Discrédité, inaudible… L’allocution du président a fait monter d’un cran les colères. Jusqu’à les faire converger ? La légitimité du pouvoir est mise en cause. L’acte V des colères sociales se joue dans la rue et dans les boîtes dès le 14 décembre.

Désamorcer par tous les moyens et à tout prix… enfin tant que cela ne touche pas aux intérêts bien compris des puissants et des riches. D’où le choix de la mine contrite, et des mots comme une esquisse de mea culpa. Preuve que le mouvement qui secoue la France depuis maintenant quatre semaines fait tanguer Emmanuel Macron et son gouvernement. Mais, pour autant, pas de changement de cap. Certes le président tente d’embobiner son monde en parlant hausse du Smic mais, une fois le temps des paroles passé, vient celui de l’analyse concrète des propositions. Et sur les barrages et les ronds-points, comme dans les entreprises, le lièvre est vite débusqué. Jean-Michel, Marseillais, retraité et membre du Collectif Noailles, ne mâche pas ses mots : « Il nous prend pour des cons. Il a fait le service minimum. Ça ne répond pas aux revendications. 100 euros pour les salariés au Smic payés par nos impôts ! Rien pour les autres. Il ne va pas s’en sortir comme ça ! »

Philippe Martinez, le secrétaire général de la CGT, n’emploie pas les mêmes mots mais l’analyse est convergente : « Le président de la République n’a rien compris ou ne veut rien comprendre de la colère qui s’exprime plus massivement ces dernières semaines, mais qui s’exprime depuis fort longtemps. » Et de décrypter les deux annonces « sociales ». Une hausse du Smic de 100 euros ? « C’est très loin de ce que nous demandions et il ne précise pas qui va payer, puisqu’il dit que ce ne sera pas le patronat qui en supportera le coût. Alors qui ? Les citoyens ? Ce sont eux qui vont financer la hausse du Smic ? Rien sur les autres salaires, rien sur les salaires des fonctionnaires. » Annulation de la hausse de la CSG en 2019 pour les retraités célibataires qui touchent moins de 2 000 euros par mois ? « Rien sur la revalorisation des pensions des retraités, or c’est ça qui est demandé. Rien sur les minima sociaux. Rien sur les jeunes. On est très loin du compte. »

L’enfumage politique en échec

L’enfumage politique est en échec, mais le gazage répressif, lui, continue. La grenade lacrymogène et la garde à vue sont devenues des arguments politiques. L’objectif est clair : envoyer un message à ceux qui veulent s’exprimer dans les rues « à vos risques et périls ». Les heures d’antenne sur les chaînes d’information en continu, pour décliner l’ampleur du dispositif policier puis pour se féliciter de son efficacité, en sont la démonstration. Pourtant les milliers d’interpellations et de mises en examen n’ont pas évité la casse… ni à Paris ni dans les grandes villes de France. De là, une formidable inversion des responsabilités est en train de s’opérer. Selon les autorités, ce n’est plus aux forces de l’ordre d’assurer la sécurité des manifestants, mais aux manifestants d’assurer la sécurité… en ne manifestant pas. Le préfet de Loire-­Atlantique dramatise : « Je veux redire solennellement qu’on ne va pas dans une manifestation qui est encadrée par des casseurs ! » Le maire de Bordeaux, Alain Juppé, exhorte : « Les gilets jaunes responsables doivent cesser d’appeler à manifester, au risque de convoquer les casseurs à casser. »

Agiter la menace, brandir la peur, affirmer la tentation factieuse, suggérer le risque terroriste d’ultragauche… sans oublier les annulations de tous les événements sportifs et culturels du 8 décembre comme si Paris et la France allaient être à feu et à sang.

Agiter la peur, c’est aussi en faire des tonnes sur le « désastre économique » des mobilisations des gilets jaunes, accusées d’avoir déjà « coûté 4 milliards ». Ou bien d’agiter l’épouvantail Poutine en faisant de la Russie un acteur du mouvement. Sans oublier, cerise sur le gâteau, de remettre le couvert sur la supposée omniprésence de l’extrême droite à propos du pacte de Marrakech sur les migrations dénoncé par quelques gilets jaunes. La volonté de remettre l’extrême droite en selle dans ce mouvement était d’ailleurs présente dans l’intervention présidentielle du 10 décembre lorsque Emmanuel Macron explique : « Je veux aussi que nous mettions d’accord la nation avec elle-même sur ce qu’est son identité profonde, que nous abordions la question de l’immigration. Il nous faut l’affronter. » Or cette « question de l’immigration » est très loin d’être celle posée dans le mouvement.

Comme le souligne Fabien Roussel, secrétaire national du PCF, « le président des riches vacille mais les riches restent ses protégés ». L’aspiration à la justice sociale et fiscale est passée à la trappe. De quoi faire encore monter d’un cran les colères. Et peut-être de les faire converger ? L’acte V de la mobilisation pourrait donc être celui de la convergence et de l’élargissement. Jean-Luc Mélenchon, qui y voit d’ailleurs « l’acte V de la révolution citoyenne dans notre pays », juge que ce « sera un moment de grande mobilisation ».

D’ores et déjà le président réussit à mobiliser la gauche à l’Assemblée puisque les députés communistes, insoumis et socialistes ont déposé le 11 décembre une motion de censure contre le gouvernement.

Un acte V qui pourrait bien commencer le 14 décembre. C’est en tout cas le sens donné à cette journée par Philippe ­Martinez, qui assure : « C’est un appel fort que fait la CGT, conjointement aux gilets jaunes. » Et d’ores et déjà, dans plusieurs secteurs et entreprises, la mobilisation syndicale s’annonce forte avec de nombreux appels à la grève. D’autant que la contestation lycéenne pourrait bien se traduire par un renfort des jeunes lors des manifestations de cette journée. Et c’est l’une des inconnues de la période qui s’ouvre : quelle sera l’ampleur de la mobilisation des jeunes ? Le sort scandaleux réservé aux lycéens de Mantes-la-Jolie agenouillés, mains croisées derrière la nuque, a profondément choqué et pourrait amplifier encore la colère.

Si la jonction des colères se réalise, alors le mouvement peut encore s’élargir. Jusqu’où et pour gagner quoi ? Personne ne peut en préjuger mais quoi qu’il arrive, c’est le fond de la politique de Macron qui est mis en cause. Et ses tentatives de passage en force, que ce soit sur le plan répressif ou politique, ne résolvent rien. Au contraire, comme le souligne le sociologue Sébastian Roché, « l’ordre policier dans les rues ne vaut pas légitimité du pouvoir ».

Souveraineté du peuple

Or c’est bien sur ce point que le pouvoir patine. Au cœur des mobilisations, les revendications ont rapidement évolué. Elles sont passées du refus de l’augmentation des taxes sur les carburants, et notamment le diesel, à la problématique de l’égalité. Face à l’impôt, bien sûr, mais également en matière de répartition des richesses, avec comme revendications centrales le rétablissement de l’ISF, l’augmentation des salaires, des pensions et du Smic… Et aujourd’hui, c’est le procès en illégitimité. Après avoir fait la clarté sur la véracité de l’expression le « président des riches », le mouvement fait la démonstration que Macron est un président par défaut. Or, comme l’architecture institutionnelle de la Ve République permet le maintien au pouvoir d’un tel président, c’est aujourd’hui, plus ou moins consciemment, la Ve République qui est contestée. C’est l’ensemble d’un système, qui fait toujours plus pour les plus aisés et pour le patronat, qui est, confusément, rejeté.

Les défenseurs de ce système ne s’y trompent pas et font tout pour discréditer un mouvement subversif et de classe. Ainsi, le politologue Gérard Grunberg et l’économiste Élie Cohen, deux habitués des plateaux TV, signent une tribune dégoulinante de mépris… de classe mais également de frousse. «Les gilets jaunes dans leur inorganisation réinventent le programme des populistes italiens fiscophobes et dépensolâtres ! »  Et les deux compères d’ajouter : « Quand les sondages montrent que les deux tiers des Français soutiennent le mouvement des gilets jaunes, il faudrait analyser plus finement ce que signifie ce soutien et ne pas laisser les gilets jaunes se convaincre eux-mêmes qu’ils représentent le peuple tout entier et qu’ils ont par conséquent la légitimité, comme disaient les sans-culottes en 1789, pour se ressaisir de leur souveraineté. » Pointant ainsi ce que craint plus que tout le pouvoir : un peuple qui se ressaisit de sa souveraineté. Dont acte.

Stephane Sahuc
Article tiré de l’Humanité  le 14 décembre 2018
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