Edito de Denis Sieffert – Une exigence de vérité

 

 

C’est le discours d’Emmanuel Macron qui a perdu toute crédibilité. Car un pouvoir néolibéral ne peut agir autrement qu’en rusant avec l’opinion. C’est sa bataille idéologique.

La petite histoire retiendra peut-être qu’au matin du 15 décembre, acte V de la révolte des gilets jaunes, un hélicoptère était positionné pour organiser la fuite d’Emmanuel Macron. On ignore quel « Montmédy » aurait rejoint le Président en cas de malheur, et quel marquis de Bouillé l’y aurait attendu (sûrement pas le général de Villiers en tout cas !), mais l’anecdote, rapportée par Le Canard enchaîné, donne une idée de la grande frayeur qui a parcouru les allées du pouvoir pendant ces journées de colère populaire. Et cette peur n’était pas totalement injustifiée. Non pas tant en raison des violences que d’un fait qui semble être l’une des leçons principales – et probablement très durable – à retenir de ce mouvement : son incrédulité radicale et potentiellement explosive devant le discours présidentiel.

Les gilets jaunes ont véhiculé un message que l’on peut résumer simplement : « Maintenant, on ne vous croit plus. Des actes ! » Paradoxalement, cette exigence de vérité a cohabité, au cours de ce mois de décembre, avec les fausses nouvelles les plus grossières qui ont circulé sur les réseaux sociaux et voyagé de ronds-points en ronds-points, alimentant la haine du pouvoir. Pour les uns, le gouvernement avait fomenté l’attentat de Strasbourg pour briser le mouvement social ; pour les autres, ou les mêmes peut-être, le pacte de Marrakech, que la France a ratifié, allait ouvrir la voie à une immigration aussi massive qu’incontrôlable. La crédulité de quelques-uns face à des informations délirantes est donc allée de pair avec une incrédulité absolue face au discours officiel. Ceci explique évidemment cela. La vulnérabilité face aux fausses nouvelles résulte directement d’un refus de s’en laisser désormais conter par la rhétorique gouvernementale.

L’ennui, c’est que cette méfiance produit immédiatement son propre système. Une contre-information qui ne tarde pas à devenir anti-information. On ne fait plus dans le détail. Tout ce qui vient des institutions, voire de la presse, est suspect, pour ne pas dire coupable. Et ce qui vient apparemment de nulle part, et se propage comme un feu de broussaille, éveille l’intérêt et suscite la croyance. C’est le fameux complotisme. La responsabilité des pouvoirs d’hier et d’aujourd’hui dans le développement de cette sorte de pathologie est évidemment écrasante. Cet état de l’opinion est le résultat de décennies de mensonges venus surtout de la gauche. Car c’est elle qui nourrit généralement les illusions (à la notable exception de Chirac en 1995 avec sa « fracture sociale ») pour mieux les trahir une fois arrivée au pouvoir. Mais, aujourd’hui, c’est le discours d’Emmanuel Macron qui a perdu toute crédibilité, et qui ne peut plus être cru. D’où une extrême fragilisation, car un pouvoir néolibéral ne peut agir autrement qu’en rusant avec l’opinion. C’est sa bataille idéologique.

Une politique de classe ne peut jamais dire son nom. Si l’ISF a pris une telle portée symbolique, c’est bien parce que le discours qui a accompagné sa suppression est l’archétype du mensonge néolibéral : enrichissons les riches, et les pauvres finiront par en profiter… Passons sur les artifices de langage qui ont si longtemps servi, comme « le déficit de pédagogie » qui suggère que le pouvoir a toujours raison, mais peine à se faire comprendre. Deux mensonges en un ! Le couple exécutif a si bien compris le danger qu’il s’est empressé de jurer qu’il n’y aurait pas dans les mesures annoncées de « carabistouille ».

Une sorte d’aveu qui vaut au moins pour le passé, mais qui va rendre délicat l’exercice du pouvoir par ce gouvernement dans les prochains mois. Des mots et des procédés de dissimulation, longtemps efficaces, aujourd’hui ne fonctionnent plus. Il va falloir en trouver de nouveaux, puisqu’il n’est pas question, en tout état de cause, de « changer de cap ». On peut redouter que ce soit l’objectif du « grand débat » qui s’annonce à grand renfort de publicité, et de la vraie-fausse « démocratie participative » dont on nous parle. On s’étonne, au passage, que la question du pouvoir d’achat ne figure pas au programme, si ce n’est peut-être enfoui dans le chapitre fiscalité. Et on note que les sulfureux sujets sur l’immigration et l’identité, destinés à flatter l’électorat du Rassemblement national, ont, eux, été réintroduits sous l’étiquetage « démocratie et citoyenneté ».

Finalement le premier bilan des gilets jaunes, c’est peut-être une revendication de vérité comme on n’en connaît que dans les périodes de crise aigüe. On ne veut plus se faire balader. Mais ne nous berçons pas d’illusions. Le pouvoir a encore quelques belles « carabistouilles » dans son sac à malices, qui nous éloignent de cet indispensable partage des richesses qui, seul, pourrait apaiser notre société. Pour notre part, à Politis, nous continuerons de les dénoncer, comme de traquer les thèses complotistes, d’où qu’elles viennent. C’est notre quête de vérité.

Denis Sieffert
Article tiré de Politis . le 19 décembre 2018

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