Ce mouvement qui change la France

Des semaines de mouvement des gilets jaunes autour des ronds-points et dans les rues ont changé le pays en profondeur. C’est toute une partie de la France populaire qui a pris la parole sur les questions sociales et démocratiques, et compris sa légitimité à le faire. Un tournant  ?

S’il serait bien hasardeux de lire d’ores et déjà les suites et toutes les conséquences de ces mois de novembre et décembre 2018, il semble pourtant acquis que rien ne sera plus tout à fait comme avant. Le mouvement social dont la couleur dominante est le jaune joue l’effet d’un révélateur des maux et espoirs des Français souvent enfouis. Depuis le 17 novembre, ce sont trente ans de libéralisme et quinze ans de mépris vis-à-vis du mouvement social qui éclatent.

« Ce mouvement est à la fois une surprise sur la forme et une confirmation sur le fond : cette colère, nous la ressentons depuis longtemps dans le pays », affirme ainsi Pierre Dharréville, député communiste des Bouches-du-Rhône. Une colère qui n’avait jusqu’alors pas trouvé les moyens de son expression. « Ce sont des gens qu’on ne voit pas d’habitude qui se font voir », analyse Alexis Corbière, député insoumis de Seine-Saint-Denis, qui arbore lui-même un gilet jaune chaque samedi de manifestation. Ils sont ouvriers, employés, issus des classes moyennes en proie au déclassement et ont pris la parole. « Les ronds-points sont un peu les conseils (soviets en russe) du XXIe siècle » selon Céline Malaisé (PCF), présidente du groupe Front de gauche au conseil régional d’Île-de-France. Une parole populaire oubliée qui a émergé et qu’il sera désormais difficile d’étouffer. « On voit bien que c’est une soif de justice sociale et fiscale qui s’exprime », témoigne Pierre Dharréville, qui rend régulièrement visite aux gilets jaunes sur les ronds-points de sa circonscription.

Smic, salaires, retraites… c’est la question sociale qui est de retour en force, quand tout était fait pour la gommer. Pour 49 % des Français, le pouvoir d’achat est la principale préoccupation, en progression de 17 points en un an ! 30 % d’entre eux placent également l’emploi et les inégalités sociales parmi leurs principales préoccupations. Par ailleurs, 70 % des Français – 78 % parmi les classes populaires – se disent « favorables à un rétablissement de l’impôt de solidarité sur la fortune (ISF) ». La question est si brûlante que, même si ses annonces sont loin de combler l‘attente, « Macron a été obligé de parler social pour la première fois de son quinquennat », note Nicolas Cossange, secrétaire départemental du PCF dans l’Hérault. « Tout le monde voit bien désormais que le gouvernement mène une politique de classe. Cette question a réémergé », note également Pierre Dharréville, et cela aura des conséquences.

La question sociale et la digue des 3 %

Le mouvement pourrait aussi avoir des suites dans les entreprises et redonner de la vigueur aux luttes salariales voire aux conflits plus durs. Le président ayant exonéré le patronat de financer les mesures d’augmentation du pouvoir d’achat annoncées, le secrétaire général de la CGT, Philipe Martinez, a appelé à ­intensifier le conflit dans les entreprises : « Il faut aller taper les très grands patrons en faisant grève dans les entreprises », a-t-il déclaré. Au PCF, on appelle également à obliger le patronat à passer à la caisse. « Nous appelons tous les salariés à obliger le patronat à ouvrir des négociations sur les salaires dans le maximum d’entreprises », a exhorté Fabien Roussel, secrétaire national du PCF, présentant la campagne que les communistes lancent pour le pouvoir d’achat.

La question sociale a donc fait irruption dans le quinquennat Macron et, malgré les 10 milliards prétendument consacrés à y répondre, elle devrait rester comme un fil rouge du quinquennat. Les gilets jaunes ont fait tomber la digue des 3 % des déficits autorisés par l’Union européenne, jusqu’alors systématiquement opposée aux revendications et exigeant des dépenses publiques supplémentaires. Une brèche dont pourraient bénéficier les autres mouvements déclenchés ces dernières semaines en plus du jaune des gilets : robes noires des avocats, blouses blanches des hospitaliers ou cortèges lycéens bigarrés.

Indélébile

La seconde trace indélébile qu’est en train de tracer le mouvement actuel est une empreinte démocratique. Tout dans le mouvement des gilets jaunes transpire le ras-le-bol des institutions actuelles. Loin des revendications initiales sur l’essence et le pouvoir d’achat, ont émergé assez rapidement sur toutes les plateformes revendicatives les exigences démocratiques des manifestants : vote blanc, consultations populaires régulières, création d’une « assemblée citoyenne », ou même suppression du Sénat, les propositions ne manquent pas. Cette exigence démocratique se cristallise autour de la proposition de référendum d’initiative citoyenne (RIC), qui, pour imparfait qu’il soit, témoigne de la volonté d’en finir avec la toute-puissance élyséenne et d’un peuple qui veut pouvoir décider de son avenir.

Mieux, ces semaines de sociabilité, d’échanges et de débats ont « permis une repolitisation, de voir qu’il y a des choix différents », témoigne Pierre Dharréville. Pour certains gilets jaunes, le mouvement agit comme un révélateur qui casse l’idéologie dominante faisant de l’individu le responsable de sa situation (lire page 12). La légitimité a changé de camp, celle du pouvoir est contestée, le système est mis en cause, une brèche idéologique décisive s’est ouverte. Et l’appel présidentiel à un débat national pendant trois mois, qui reçoit assez peu d’écho, ne suffira pas à détourner le fond de la contestation ­démocratique.

« Le fond du sujet, les institutions »

« Ce mouvement est un appel, un appel à refonder profondément notre République », constate Pierre Dharréville, auteur d’un ouvrage sur de nouvelles institutions démocratiques. L’exigence sociale et démocratique est la confirmation que l’élection de Macron, qui se présentait comme un homme neuf en dehors du système politique, n’a rien réglé. Les « Macron, démission ! », « Allons le chercher ! », etc., ont fleuri sur les ronds-points. « La haine du président est un objet politique à analyser », constate Alexis Corbière. La Ve République a permis au président Macron de faire élire 350 députés à sa main, socialement encore plus déconnectés du peuple que lors de la précédente mandature. Nouvelle preuve en est l’analyse de Gilles Le Gendre, le président des députés LaREM, le 17 décembre, pour expliquer la crise des gilets jaunes : il regrette « d’avoir probablement été trop intelligent, trop subtil, trop technique dans les mesures de pouvoir d’achat » (sic). Pas vraiment de nature à rapprocher du peuple la majorité présidentielle. « Le fond du sujet, ce sont les institutions : comment faire que les élus soient à l’image du peuple, comment contrôler les élus ? » demande tout haut Alexis Corbière, qui plaide pour une VIe République.

Les gilets ouvrent en effet à nouveau le débat sur une nouvelle République dans laquelle les rôles des organisations seraient sans doute repensés. « On veut faire sans les syndicats et les partis politiques ? On voit où cela mène ! » s’emporte Fabien Roussel, en référence à la surdité des gouvernements successifs aux mouvements sociaux comme à l’opposition politique. Reste que le mouvement exprime une certaine défiance envers les organisations, accusées principalement de gérer des intérêts particuliers et incapables de fonctionnement démocratique. « Bien sûr que, lorsqu’on voit un mouvement émerger comme ça, avec le contenu que nous défendons depuis toujours, comme si ce n’était pas le cas, cela nous interroge », acquiesce Pierre Dharréville.

La France insoumise, qui tente d’adapter son organisation à de nouvelles demandes politiques, se trouve elle aussi en difficulté pour incarner le mouvement. « Ça nous pose des questions, mais cela valide qu’aucun parti n’aura jamais autant de force qu’un peuple mobilisé, et donc cela valide notre vocation à être un moteur de mobilisation populaire. » Le défi est d’autant plus important à gauche que, pour l’heure, le mouvement n’a pas inversé une courbe de sondages favorables à l’extrême droite ­depuis plusieurs mois.

Les mêmes questions sont posées aux syndicats de salariés. Dans un appel publié par « Libération », le 13 décembre, des militants cégétistes enjoignaient leur syndicat à converger avec les gilets jaunes : « Ce sont en grande partie ceux que nous n’arrivons pas à organiser dans nos syndicats, à entraîner dans nos luttes habituelles et autour de nos mots d’ordre traditionnels, et cela doit nous interroger », écrivent-ils. Après un temps de rejet, puis d’hésitation et de débats internes, la Confédération a peu à peu appelé à la convergence. Reste à construire, sur le long terme, l’attractivité des syndicats sur cette partie de la population souvent silencieuse et aujourd’hui rassemblée sur les ronds-points. L’idée que les gilets jaunes ont réussi à arracher des avancées là où les syndicats échouent depuis des années va sans doute ouvrir de nouveaux débats. Le rôle de la violence, de part et d’autre, peut aussi impacter les futurs mouvements…

Les prochaines mobilisations face aux prochaines réformes macroniennes en donneront une idée. Si elles ont lieu. Alors que la presse étrangère ne tarissait pas d’éloges sur le nouveau monarque français lors de son élection, « Courrier international », qui s’en fait l’écho, titrait début décembre : « Macron est-il fini ? » La question, farfelue il y a encore six mois, est aujourd’hui pertinente. Pour 75 % des Français, la politique économique menée actuellement est mauvaise. Soit une progression de 8 points par rapport à septembre, mais surtout de 25 points par rapport à décembre 2016 ! Depuis le début du conflit, la popularité d’Emmanuel Macron recule de 6 points, pour s’établir à 20 % en décembre, soit le plus bas niveau depuis le début de son quinquennat. Alors que 39 % des ouvriers avaient une bonne opinion du chef de l’État au lendemain de son élection, ils ne sont plus que… 5 %. Peut-être encore plus inquiétant pour le président des riches : chez les cadres, il passe de 61 % à 35 % et chez les très légitimistes retraités, de 53 à 19 % ! Dans ces conditions, comment réformer les retraites ou l’assurance-chômage et même la Constitution, comme l’a prévu l’Élysée ?

« Fort potentiel de résistance »

« Le mouvement peut permettre de ralentir le rouleau compresseur contre le modèle social français », estime Céline Malaisé. Un avis partagé par Pierre Dharréville : « Le gouvernement est affaibli, il n’a pas de majorité populaire pour mener ses réformes. » Pour Alexis Corbière, les mouvements actuels montrent que « le potentiel de résistance est beaucoup plus fort que ce que Macron pensait ». À l’Élysée, on reste prudent sur le calendrier des réformes à venir, comme un aveu d’une situation politique nouvelle, inattendue. Pour Fabien Roussel, une chose est sûre : « Si Macron croit qu’il a éteint l’incendie et qu’il suffit de laisser passer les fêtes, il se trompe lourdement. »

Photo : AFP
Cédric Clérin
Article tiré de l’Humanité  le 20 décembre 2018
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