Gilets jaunes à Paris – «Ce n’est pas avec une dinde qu’on nous fera taire»

Pour l’acte VI de la mobilisation, environ 2000 gilets jaunes ont manifesté à Paris samedi après-midi, dans un cortège parti de Montmartre puis qui s’est éparpillé dans toute la capitale.

Alors que de nombreux touristes et passants apprécient le soleil d’hiver d’une fin de matinée au Sacré-Cœur, la carte postale habituelle se redessine petit à petit. Des dizaines de personnes déjà présentes sur les marches du square Louise Michel enfilent leur gilet jaune. Didier*, retraité, est venu manifester pour la troisième semaine consécutive, depuis la Seine-et-Marne, avec sa femme : «Nous ne sommes pas vraiment concernés, ici il y a des gens qui ont faim. Mais il faut aller dans la rue et soutenir les revendications comme le Référendum d’initiative citoyenne et se diriger vers la démocratie réelle.» Après quelques hésitations, le cortège s’élance finalement, direction Saint-Lazare.

Sur les pancartes et dans les discours, le refus de lâcher du terrain est clairement affiché. A cheval sur son vélo, gilet jaune sur le dos, Patrick* contemple le défilé des touristes et se renseigne sur le chemin à prendre. «C’est un poil désorganisé aujourd’hui», constate-t-il tout en enfourchant son B’Twin. Sur son gilet, son message écrit au marqueur : «Tu travailles, tu paies, tu manges, tu paies, tu te loges, tu paies. Marre des taxes». L’homme pédale le long du cortège, sans trop savoir où aller. Le week-end dernier, il était chez lui en Picardie, à un rond-point. Son constat est amer : «C’est tout le système qu’il faut changer.»

«C’est un peu désorganisé mais c’est important d’être là» 

Emmitouflée dans son écharpe et gilet jaune noué au bras, Charlotte observe le cortège. Parisienne depuis 12 ans, elle participe depuis le début aux manifestations dans la capitale. Ce matin, elle est allée à la Défense, pensant rejoindre un appel à manifester publié sur Facebook. «Il n’y avait qu’un pauvre gilet jaune tout seul. J’ai vu ensuite qu’il fallait bouger à Montmartre. C’est un peu désorganisé mais c’est très important d’être là.» Pour elle, enfiler un gilet jaune est avant tout un moyen pour la population de se faire entendre. Cette ancienne chercheuse en neurosciences se destine à passer le concours des écoles et à devenir professeure : «Il est important que les problématiques liées aux services publics fassent partie des revendications du mouvement. Ce n’est pas encore assez présent dans le discours ambiant. Il faut changer de paradigme».

Acte VI.Gilets jaunes.A Pigalle, en descendant de Montmartre, le 22 décembre.Des gilets jaunes devant le Moulin Rouge à Paris le 22 décembre. Photo Stéphane Lagoutte.Myop pour Libération

Habitante du XXe arrondissement, la jeune femme veut mettre plus en avant les propositions faites par la liste gilets jaunes de son quartier. «Il faut pousser les gens à se tourner vers l’autonomie collective. C’est aussi par l’éducation que cela doit passer. Comme l’écrivait Montaigne, éduquer ce n’est pas remplir des vases, c’est allumer des feux.» Une partie du cortège est désormais bloquée boulevard Haussmann. Impossible pour les gilets jaunes de continuer leur avancée via les petites rues du quartier. Les CRS bloquent l’accès tandis que quelques gilets jaunes s’emparent d’une barrière de chantier qu’ils jettent au milieu de la rue. «C’est l’énergie du désespoir qui se manifeste.»

Cadeaux de Noël et revendications sociales

Au niveau des galeries Lafayette, les derniers préparatifs de Noël se mêlent au défilé des revendications sociales. La circulation a été partiellement arrêtée et les gilets jaunes occupent la chaussée. Malgré leurs bras chargés de sacs et de paquets, de nombreux badauds n’hésitent pas à immortaliser la scène. D’autres observent, placides.

Postés devant l’entrée de la boutique Uniqlo, Frédérique et Michel assistent tout sourire au défilé. Le cortège est mobile et l’ordre est donné dans les mégaphones de ne pas rester statique. «Ils ont tout compris, atteste Frédérique. Il faut bouger et ils pourront continuer de manifester. Sinon, ils seront nassés comme le weekend dernier.» Habituellement dans la mobilisation, le couple de parisien n’a pas pu défiler aujourd’hui. «On part ce soir en province pour les fêtes. Sans ça, on serait dans la rue avec eux, gilets sur le dos, raconte Frédérique. Il faut bien un mouvement pareil pour que le peuple se réveille.»

Acte VI.Gilets jaunes. Gare saint-Lazare, le 22 décembre Le cortège des gilets jaunes devant la gare Saint-Lazare samedi en fin d’après-midi. Photo Stéphane Lagoutte.Myop pour Libération

Devant la boutique Séphora, les vigiles protègent les vitrines des éventuels casseurs. Depuis le début de la marche, il n’y a eu que très peu de dégradations constatées. Seuls les Champs-Elysées ont dû être évacués par des gaz lacrymogènes en début de soirée. «Le gouvernement pensait sans doute qu’avec Noël la protestation se calmerait. Mais ce n’est pas avec une dinde qu’on nous fera taire.»

*Les prénoms ont été modifiés 

Photos : Stéphane Lagoutte
Charles Delouche
Article tiré de Libération  le 22 décembre 2018

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