Gilets jaunes – Contrer l’OPA de l’extrême droite

Alors que la grande consultation nationale doit débuter à la mi-janvier pour trouver une issue au mouvement, la gauche peut-elle encore s’emparer de la colère sociale ?

Tribune. La force du mouvement des gilets jaunes réside principalement dans le soutien de l’opinion publique qu’il a su susciter et conserver malgré l’extrême violence des casseurs, des pillards, et d’une fraction des gilets jaunes eux-mêmes. Tant que ce soutien subsistera, qu’il soit «d’identification» ou de «sympathie», ce mouvement pourra se poursuivre, surtout s’il sait renouveler ses formes d’action et prendre ses distances avec ses violents. Du fait de sa grande hétérogénéité, de l’absence en son sein de leader charismatique fondateur, de son refus aussi de se structurer, ce mouvement est incapable de se constituer en force politique autonome. C’est pourquoi il est d’ores et déjà l’enjeu d’une lutte intense entre forces politiques qui cherchent à le récupérer, en partie ou en totalité.

Dans cette bataille, l’extrême droite dispose d’atouts considérables. Son national-populisme autoritaire est en phase avec l’idéologie spontanée de nombreux gilets jaunes, telle qu’elle s’exprime ad nauseam sur les réseaux sociaux : anti-fiscalisme, anti-élitisme, rejet de «l’assistanat», surtout lorsqu’il profite aux immigrés et à leurs descendants ; anti-réglementation (les trois quarts des radars routiers ont été détruits) ; europhobie, complotisme, fascination pour la violence comme meilleur moyen d’aboutir à ses fins… Consciente de cet avantage, Marine Le Pen a précocement et habilement engagé le combat. L’égalitarisme et l’ultra-démocratisme de larges franges du mouvement ne l’embarrassent guère. Son programme social n’est-il pas aussi «à gauche» que celui de Jean-Luc Mélenchon ? Et ne revendique-t-elle pas depuis vingt ans le scrutin proportionnel intégral et le référendum d’initiative populaire ? Ce n’est que tardivement que ses militants, présents en nombre sur les ronds-points et dans les manifestations du samedi, ont avancé le thème identitaire de la «submersion migratoire», prétendument orchestrée par le pacte de Marrakech, et qu’ils ont proposé comme débouché politique au mouvement le RIC et le «Frexit».

Cette stratégie, on le sait, s’est avérée payante : si l’élection présidentielle avait lieu dimanche prochain, nous dit l’Ifop dans le Journal du Dimanche du 23 décembre, Marine Le Pen arriverait en tête avec 27,5% des voix, Dupont-Aignan doublerait son score de 2017, avec 8% ; Jean-Luc Mélenchon arriverait loin derrière, en forte chute, avec 11% des suffrages exprimés (au lieu de près de 20% en 2017).

Stratégie de séduction est vouée à l’échec

Dans cette bataille pour l’hégémonie politique, La France insoumise se différencie du Rassemblement national (RN) par son rejet de la xénophobie, de l’islamophobie, du racisme, de l’antisémitisme ; et par sa défense de l’humanisme et de l’universalisme, qui la rattache à la gauche. Valeurs que certains de ses porte-parole, en premier lieu Clémentine Autain, assument crânement. Mais d’autres dirigeants, et non des moindres, jugent plus habile de caresser certains leaders médiatiques des gilets jaunes, particulièrement sulfureux, dans le sens du poil, dans l’espoir sans doute de gagner la sympathie de leur base. C’est ainsi que François Ruffin rend hommage à Etienne Chouard, lequel n’a pas de mots trop durs contre la démocratie représentative. Et que Jean-Luc Mélenchon exprime son admiration et même sa «fascination» pour Eric Drouet. Cette stratégie de séduction est vouée à l’échec. Elle légitime et valorise des idées et des personnages qu’il faut au contraire combattre sans concessions.

La France insoumise appelle à une généralisation des luttes qui contraindrait Emmanuel Macron à retourner devant les électeurs et permettrait à Jean-Luc Mélenchon de prendre sa revanche sur mai 2017… ce qui est plus que douteux. Dans le contexte historique actuel, les bénéficiaires d’une nouvelle élection législative seraient assurément l’extrême droite et la droite extrême, le RN de Le Pen et Les Républicains de Wauquiez, alliés ou fondus dans un nouveau «parti de l’ordre».

Dans son effort de refondation de la gauche, le Parti socialiste propose pour sa part une issue réformiste et constructive aux gilets jaunes allergiques aux extrêmes. Pour répondre à leur légitime colère contre l’injustice fiscale et sociale, il propose un référendum d’initiative partagée sur le rétablissement de l’ISF ; et huit autres mesures législatives, parmi lesquelles la hausse de la fiscalité sur les revenus mobiliers et les dividendes, l’augmentation de la prime d’activité, l’indexation des retraites sur l’inflation, la limitation de la hausse de la CSG aux pensions supérieures à 3 000 euros, l’augmentation de 25% du chèque énergie. Ses élus et ses militants défendront ces propositions, et bien d’autres, dans le «grand débat» national organisé en mairies, à l’initiative du gouvernement.

Paix civile

Du côté de celui-ci, on a pris conscience qu’on avait gravement sous-estimé le degré de souffrance et de mécontentement des classes moyennes et populaires, notamment dans les territoires en déclin. Et qu’il fallait désormais faire plus de politique et moins d’économie hors-sol. Dans son allocution du 10 décembre, suivie par 23 millions de téléspectateurs, le président de la République a renoncé à la taxe sur les carburants et distribué 10 milliards d’euros en pouvoir d’achat aux Français les plus modestes. Il a tendu la main à tous les «corps intermédiaires», gilets jaunes inclus, et mis en chantier une «consultation citoyenne d’un genre nouveau» sur la transition écologique, la fiscalité, les services publics, la citoyenneté.

Sachant que le mouvement des gilets jaunes est profondément hétérogène, le gouvernement et La République en marche s’efforcent de dissocier les gilets jaunes extrémistes des gilets jaunes réformistes, respectueux de l’Etat de droit, et de retourner l’opinion publique contre les premiers en stigmatisant leurs violences et leur jusqu’au-boutisme «séditieux». Cette stratégie peut s’avérer efficace, car la violence nihiliste, c’est-à-dire au service d’aucun projet de société alternatif, ne peut susciter qu’un profond rejet de la part des Français et une forte demande d’autorité et d’ordre. Mais le succès de cette stratégie de dissociation exige que les autres secteurs du salariat et de la jeunesse n’entrent pas à leur tour en mouvement, sur leurs propres revendications. Un nouveau rapport de force entre les classes vient de se cristalliser durablement en France.

 

La paix civile aura son prix, et il n’y aura pas de modernisation démocratique de notre société sans le consentement et l’implication populaires. Si Emmanuel Macron entend «maintenir [son] cap», l’état de la mer et le déchaînement des éléments vont le contraindre à tirer de larges bords pour éviter de s’échouer sur les récifs et les bancs de sable. Tout espoir pour lui n’est pas perdu : l’enquête de l’Ifop déjà citée indique que si une nouvelle élection présidentielle avait lieu prochainement, Emmanuel Macron ferait nettement mieux qu’en 2017, avec un score de 27% au premier tour, contre 10% au candidat LR, Laurent Wauquiez, et 8% à celui du PS. Il serait à égalité avec Marine Le Pen, et demeurerait le rempart contre l’extrême droite. A moins que la gauche se soit relevée d’ici là.

Photo de garde : Denis Allard pour Libération
Henri Weber, ancien sénateur et député européen, expert associé à la Fondation Jean Jaurès
Article tiré de Libération . le 8 janvier 2019

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