J.Luc Mélenchon – Drouet et le nouvel âge citoyen des révolutions

« Fascination ! » « Fascination !» ont-ils glapi en cadence. J’ai amélioré mes performances au jeu du chiffon rouge. Les chiens de garde hurlent exactement comme le font les chiens de compagnie dans une rue pavillonnaire : juste parce que le chien d’à côté le fait déjà. Un fait n’est rien pour un journaliste par rapport à l’affirmation d’un collègue. Recopier et répéter est moins dangereux que de dire quelque chose en étant seul à le faire. Ce n’est pas qu’ils mentent, c’est qu’ils sont obligés d’être moutonniers pour ne prendre aucun risque.

Cela nous sert. Ces gens croyaient que les Français étaient pendus à leurs lèvres. Ils l’ont affiché sans vergogne dans le passé. Du coup ils exposent en toute tranquillité des visions du monde et des réactions très étroitement caractéristiques d’un milieu social hors sol. Ils peuvent même l’afficher sans se rendre compte de ce que cela a d’odieux. Ainsi, interviewé dans l’hebdomadaire macroniste Le Journal du Dimanche, l’éditorialiste Christophe Barbier revendiquait l’arrogance de son métier. Il déclarait : « Se confronter au terrain pollue l’esprit de l’éditorialiste. Son rôle est de donner son opinion, d’affirmer ses certitudes, par essence improuvables. ». « Aux reporters de rencontrer les gens, d’aller sur le terrain, aux éditorialistes de proposer une vision de notre époque. » Il avait même été beaucoup plus loin, avouant une volonté de tutorat sur l’esprit des consommateurs de médias : « L’éditorialiste est un tuteur sur lequel le peuple, comme du lierre rampant, peut s’élever. »Leurs procédés deviennent alors de plus en plus grossiers.

Ainsi avec la tentative pour fabriquer Cauchy comme représentants des gilets jaunes au moment même où ils reprochent à Éric Drouet de vouloir jouer ce rôle. S’ils s’enragent dorénavant sur les plateaux, s’ils peuvent en devenir aussi lourds, machistes et vulgaires qu’un Galzi sur LCI, c’est évidemment parce qu’ils ont peur. Très peur. Le sol se dérobe sous leurs pieds. En effet, après cinq longues semaines de « mouvement qui s’essouffle », de braiements cadencés sur l’œil cassé de la copie en plâtre de Marianne et de silence sur les yeux crevés et les gueules cassées des manifestants : aucun résultat ! Après avoir tenté le coup de l’antisémitisme, de l’homophobie et de l’extrême droite : rien. L’opinion reste massivement acquise en soutien des gilets jaunes.

Eric Drouet est un de ces personnages comme le peuple français en produit à intervalle régulier pour accomplir ces gestes essentiels qui calent le cours de l’Histoire dans un moment tendu. J’approuve son action. Pourtant je ne le connais pas. Je ne sais pas ce qu’il a voté à l’élection présidentielle. En réalité, peu m’importent les votes d’Éric Drouet comme ceux de tout autre gilet jaune. Bien sûr, je serai prêt à en discuter avec ceux qui en auraient envie. Je leur dirai : puisque vous voulez la 6ème République, la hausse du smic, le rétablissement de l’ISF, et le référendum révocatoire des élus, vous ne devriez pas voter Le Pen la prochaine fois car elle s’oppose à tout cela. Mais « la prochaine fois » est encore loin et ce n’est pas le sujet du moment. En tous cas, je crois que j’aurais davantage de chance de les en convaincre, en partant de l’expérience de lutte que nous aurons partagée qu’en les méprisant et en les flétrissant comme le font les donneurs de leçons de la vieille gauche traditionnelle.

Ce qui est certain, c’est que je ne reprocherai pas davantage à Drouet ses votes du passé qu’aux électeurs de Hamon leur vote groupusculaire du premier tour de l’élection présidentielle. Il faut être capable de regarder devant soi. Ce qui compte à mes yeux, c’est ce qu’ils font tous maintenant. C’est ce que n’arrivent pas à comprendre ceux qui brament « mais ils ne veulent pas de politiques, ils ne veulent pas de vous, ça ne vous profite pas ». Et ragnagna ! Mon sujet, celui de mes amis, ce n’est pas moi, ni notre étiquette, ni les sondages. Ce qui compte, ce sont les pas de géants que font les propositions de notre programme dans l’esprit et la conviction du grand nombre dans ce pays. Et pas seulement le programme mais les méthodes de combat. La marche sur les champs Elysées que nous voulions organiser avec tout le mouvement social et dont celui-ci n’a pas voulu : elle se fait dorénavant chaque semaine. L’auto-organisation à laquelle nous avons appelé et commencé à impulser partout où nous l’avons pu, elle se pratique à échelle de masse  sur les carrefours. La méthode inclusive du Mouvement qui refuse les clivages et les factions ? Elle est respectée avec soin dans tous les groupes gilets jaunes. Et ainsi de suite.

Pour autant, nos contempteurs ne voient pas quel genre de lien nous avons avec tout cela. Pourquoi ne comprennent-ils pas l’absurde du débat sur « la récupération » ? En vrai, on s’en bat les couettes. Mais s’il fallait comprendre ces commentateurs, il suffirait de dire que les uns n’ont pas compris qu’il s’agit d’un processus révolutionnaire et que les autres l’ont précisément très bien compris. Mais les deux les combattent avec des méthodes désuètes d’un autre temps, adaptées à d’autres cibles. Et les deux semblent méconnaître l’essentiel. Ce qui compte à nos yeux, c’est l’existence et la force du processus populaire. Dans un processus révolutionnaire, ce qui fait le résultat c’est sa cohérence d’action. Elle produit son énergie propulsive. Ceux qui analysent notre action, en France et à l’étranger ne doivent jamais oublier que notre objectif est la révolution citoyenne et la convocation d’une Assemblée constituante par laquelle le peuple refondera la France en instaurant  une nouvelle république.

J’en viens donc à présent au fond. La théorie de « l’ère du peuple » telle qu’expliquée dans le livre du même nom. On ne m’en voudra pas de louer ses vertus prédictives après que le FN a dit que je n’ai « rien vu venir ». Car le mouvement des gilets jaunes exprime dans une forme chimiquement pure ce que « l’ère du peuple » signifie comme époque particulière dans l’histoire de notre société. Il est d’ailleurs frappant de constater l’embarras de nombre de commentateurs devant l’impossibilité de faire entrer le phénomène dans les cases habituelles. Ce mouvement n’est pas celui d’une catégorie sociale ou professionnelle délimitée, ni celui d’une sympathie partisane particulière, ni par des pratiques revendicatives déjà repérées. Et comment comprendre une telle capacité pour ce mouvement à durer ? Jusqu’au point de continuer et d’enjamber les fêtes de fin d’années pleines de traditions vouées à l’entre soi familial.

Bien sûr, il y a ce qui tient à l’instant, aux particularités du moment ou des personnages, aux besoins de buzz de la production médiatique. Mais ce qu’il faut retenir à propos de ce mouvement est de l’ordre de l’Histoire dans ce qu’elle a de plus liée aux phénomènes qui viennent des profondeurs de ses mécanismes.

Pour la première fois dans un des pays du centre du capitalisme mondial, un acteur nouveau surgit sur la scène de l’Histoire. C’est le peuple. Bien sûr le mot a désigné quelque chose de différent dans le passé. Mais ce qu’il désigne aujourd’hui est absolument nouveau. Il s’agit de ces masses humaines, en quantité sans précédent dans l’histoire de la civilisation humaine. Elles ont constitué du fait même de leur nombre un univers radicalement interconnecté. C’est le monde urbain. 80 % de la population de l’Europe et des Amériques, 60% de la population mondiale ! J’ai parlé à ce sujet « d’homo urbanus ». Car cette façon de vivre est davantage qu’une affaire de localisation. En France, le rural aussi vit dans l’urbain et partage son mode de vie. On nomme même cela le « rurbain », pour désigner cette situation. On y aspire à la même commodité d’accès aux services essentiels qu’en cœur de ville. Y accéder est d’ailleurs la question clef. Au point qu’en prétendant obliger les gens à renoncer à ces déplacements le pouvoir Macroniste a déclenché une révolution.

Au total, l’âge urbain est une véritable condition sociale commune à des gens qui n’en ont aucune sans cela. Salariés ou chômeurs, retraités ou actifs, et ainsi de suite au fil des mille et un statuts et conditions spéciales, ils n’ont qu’un moyen de reproduire leur existence matérielle : l’accès aux réseaux que l’urbanité contient. Et de ce fait ils n’ont aucun autre lieu de socialisation que ceux proposés par la condition urbaine dans le sens le plus large à donner à cette expression. C’est pourquoi l’occupation des places publiques a été la signature des premiers mouvements du peuple et de ses révolutions citoyennes dans la décennie précédente. Quand nous inventâmes le slogan « place au peuple » pour la campagne présidentielle de 2012 nous cherchions précisément à réunir ces trois idées : les places publiques occupées, le peuple, sa souveraineté. Il n’y avait aucun communicant dans mon bureau à ce moment-là. Juste des militants politiques, la tête pleine de la volonté d’accueillir la révolution de leur époque dans leur pays après en avoir vu les prémices ailleurs.

Avec l’occupation des ronds-points, les gilets jaunes français réinventent le principe de la barricade qui déjà coupait la circulation. Dans la réalité, l’occupation d’un rond-point aura été bien davantage qu’une action pour se rendre visible. Tous ceux qui s’y sont rendus le savent et le confirment. Le rond-point a fonctionné comme un lieu où s’est reconstruit une socialisation entre des gens qui le reste du temps se trouvaient très isolés et enfermés sans recours dans des logiques de survie. Leur isolement n’a jamais été autre chose qu’une condition sociale imposée de force par une société ressentie comme absurde et cruelle. La sociabilité retrouvée sur le rond-point a été vécue à elle seule comme une libération.  Après quoi, le rond-point aura fonctionné aussi comme une assemblée citoyenne, délibérant au fil des jours et des évènements. Mais comment tout cela est-il possible ? D’où cela vient-il ?  Un tel phénomène ne peut surgir de rien, ni d’une mode, ni non plus d’un complot populaire soudainement sorti des catacombes. Une force est à l’œuvre qui s’enracine dans la profondeur des transformations qu’ont connues nos sociétés. C’est de cela que part notre réflexion et les choix stratégiques de « La France insoumise ».

L’Histoire nous l’apprend : à toute condition sociale finit par correspondre une conscience collective. Que cette conscience soit claire ou confuse n’empêche pas qu’elle finisse par émerger. Ça se fait tout seul. Ce qui était une situation de fait devient une réalité pour soi. Alors on se nomme. Et ce nom va être investi d’une puissance qui n’existe pleinement que dans les esprits, une puissance imaginaire en quelque sorte, qui le fait fonctionner comme un coagulant. Et de cette conscience commune naît bien vite le sentiment d’une identité partagée.

Telle est l’aventure du mot « peuple ». Il joue le rôle d’un agrégateur et celui d’une carte d’identité. À Marseille, en plein épisode de gilets jaunes et de la lutte des délogés dont les immeubles se sont effondrés (ou sont classé en péril extrême), les « Winners », dans le stade Vélodrome, peuple s’il en est, brandissent une banderole proclamant : « les Winners avec le peuple ». Quel symbole éclatant. Une population devient ici une entité politique : le peuple. Elle le devient parce qu’elle s’en réclame.

Pourtant, d’ordinaire la population urbaine globale dont nous parlons ne semble pas avoir de conscience commune. Elle vaque aux occupations les plus diverses, en tous sens. La ségrégation spatiale qui distribue les populations les pousse à se croiser davantage qu’à se rencontrer. Bref, on voit une population : une foule d’individus sans signification. Si on la regarde de plus près on la trouve bigarrée, pleine de différences qui semblent bien la rendre inapte à être un acteur collectif de l’Histoire.

Mais ce n’est pourtant pas ce qui se passe. La ville n’est pas le néant de la conscience collective. Cette conscience de soi n’a certainement pas le même contenu selon les quartiers. Parfois c’est le pire communautarisme : celui des riches qui se barricadent chez eux, ou celui des populations refusant de vivre autrement que dans l’entre soi ethnique ou religieux. Mais c’est parfois pour le meilleur. Il y a partout un « esprit de village » au cœur même des plus vastes métropoles.

Est-ce si étonnant ? Une écrasante majorité de la population urbaine a des raisons de préoccuper activement des services dont ils ne peuvent se passer pour mener leur vie quotidienne. Et dans ces conditions, quand il y a problème, on a vite fait de chercher du renfort autour de soi. Transports disponibles, accès aux réseaux d’eau ou d’électricité, maillage des établissements de santé ou d’éducation, par exemple, sont des contraintes quotidiennes. Ils fournissent donc une expérience personnelle des conséquences de la ségrégation sociale urbaine. C’est en quelque sorte un « droit aux services » qui est revendiqué quand on additionne toutes les demandes et les attentes. Donc un droit au collectif. La prise de conscience et les actions qui en résultent sont des déclencheurs de révolutions.

C’est ce qui s’est passé depuis le début de ce siècle commençant en Amérique latine, au Maghreb ou en Turquie. C’est ce qui vient de se passer sous nos yeux, avec le mouvement des « gilets jaunes ». Et quand on examine cette demande de près, on lui voit prendre très vite un autre visage dans l’action. C’est d’ailleurs ce qui s’est passé sur les rond points. Les gens refusent une décision. Puis ils se demandent quelle était la légitimité de la décision, puis de ceux qui l’ont prise. De là on vient à se demander : qui doit décider ? Le processus « gilets jaunes », comme toutes les révolutions citoyennes, est voué à transcroître du registre social avec lequel il commence vers l’exigence d’une pleine souveraineté du peuple. C’est pourquoi nous avons appelé ces révolutions « citoyennes ». Ici l’adjectif définit à la fois le moyen et la finalité. Et c’est comme ça qu’on le comprenait dès 1791, avec le premier monsieur Drouet.

Jean-Luc Mélenchon
Article tiré de son blog . le 4 janvier 2019

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