Marseille – «On veut signifier qu’il ne saurait y avoir d’autres rue d’Aubagne»

La Fondation Abbé-Pierre a annoncé qu’elle se constituait partie civile dans l’information judiciaire ouverte pour homicide involontaire. Son délégué général, Christophe Robert, veut un plan de lutte contre l’habitat insalubre.

Le temps de la justice arrive deux mois après l’effondrement d’un immeuble de la rue d’Aubagne, à Marseille, qui a fait huit morts. La Fondation Abbé-Pierre (FAP) va se constituer partie civile dans ce dossier, pour épauler les familles des victimes, mais aussi avoir accès au dossier judiciaire et comprendre ce qui a conduit à la catastrophe. Cette démarche est aussi, en creux, une mise en garde adressée aux pouvoirs publics, longtemps très laxistes à l’égard des marchands de sommeil et des bailleurs indélicats. Pire, l’argent public permet aux propriétaires de taudis de pratiquer des loyers élevés, les allocations versées par les CAF servant à payer ces loyers. Christophe Robert, le délégué général de la FAP, explique le plan d’action qu’entend engager sa fondation pour lutter contre l’habitat insalubre.

Pourquoi vous êtes-vous constitué partie civile dans l’affaire de la rue d’Aubagne ?

Pour éviter que des choses comme le drame de Marseille ne se reproduisent, pour signifier qu’il ne saurait y avoir d’autres rues d’Aubagne, nous avons décidé de mettre notre engagement et notre poids politique dans ce dossier. Depuis sa création au début des années 90, la Fondation Abbé-Pierre accompagne des familles victimes de propriétaires peu scrupuleux et de l’habitat indigne. Par le passé, la FAP s’est déjà constituée partie civile dans des procédures visant les marchands de sommeil, mais jamais dans le cadre d’une information judiciaire pour «homicide involontaire».

Que dit le drame de la rue d’Aubagne de la question de l’habitat insalubre en France ?

Pour Marseille, ce que l’on constate c’est que tout le monde avait connaissance de la situation du logement. A commencer par le maire et les élus municipaux, les fédérations de professionnels de l’immobilier, ainsi que les services de l’Etat. Tout le monde savait que des logements indignes étaient loués à des familles pauvres dans le centre-ville. Je rappelle qu’en 2015 un rapport de Christian Nicol, inspecteur général honoraire du ministère du Développement durable, estimait à 40 000 le nombre de logements insalubres ou dangereux dans la ville [9 000 sont habités par des copropriétaires occupants et 31 000 par des locataires, ndlr]. Dans ces appartements, des ménages qui n’ont pas le choix de vivre ailleurs payent des loyers totalement démesurés – parfois même supérieurs au marché – au regard de l’état lamentable de leur habitat.

Marseille est-il un cas isolé ?

La proportion de logements insalubres bat des records à Marseille. Plus de 10% des habitations sont concernées. Mais d’autres territoires comme la Seine-Saint-Denis ont aussi un taux très élevé [7,5%] de logements indignes. Plus globalement, la situation calamiteuse marseillaise ne doit pas masquer le fait que l’habitat indigne sévit dans tout le pays. Il y en a dans les centres-villes anciens, en milieu rural, dans des copropriétés petites ou grandes de banlieue… etc. À la fondation, nous estimons qu’il y a 600 000 logements indignes en France et autant de ménages qui y vivent, soit plus de 1 million de personnes.

Le ministre de la Ville et du Logement, Julien Denormandie, affirme qu’il est très engagé dans la lutte contre les marchands de sommeil et l’habitat indigne. Qu’en dites-vous ?

Oui, le ministre rappelle les programmes engagés par le gouvernement en matière d’habitat. Il indique qu’il a engagé avec ses partenaires 10 milliards d’euros pour relancer le plan de rénovation urbaine dans les quartiers relevant de la politique de la ville. Il rappelle aussi que 5 milliards vont être engagés en faveur de la rénovation et la revitalisation des centres-villes anciens, et 3 milliards pour épauler les copropriétés en difficultés. Nous ne nions pas que, dans le cadre de ces plans, des logements aujourd’hui insalubres vont être traités. Mais il faut aller au-delà.

Que demandez-vous ?

Nous considérons que, pour changer la donne en matière de lutte contre l’habitat indigne, il faut un plan spécifique, avec des objectifs précis et chiffrés à hauteur de 60 000 taudis traités par an. Après avoir repéré les nids d’insalubrité, l’Etat doit contractualiser avec les collectivités territoriales concernées, pour les réhabiliter. Il faut une action très volontariste de manière à vaincre, en dix ans, le scandale de l’habitat insalubre. La contractualisation est nécessaire, car on sait que certaines municipalités préfèrent cacher la misère sous le tapis, au lieu de s’attaquer à ce problème qui exige des efforts financiers et la mise en place d’équipes dédiées chargées de pousser à la réhabilitation, en se substituant parfois au propriétaire si besoin. Si on ne se donne pas d’objectifs, s’il n’y a pas d’obligation de faire pour les collectivités, on n’y arrivera pas.

Que pensez-vous de la politique du logement du gouvernement ?

Une des grandes limites de la lutte contre l’habitat indigne, c’est l’insuffisance de logements sociaux. Si on veut sortir les familles des taudis, il faut forcément des logements aux normes et à un prix abordable pour les loger. Comme le parc privé de qualité est souvent financièrement inaccessible à ces familles, il faut donc davantage de HLM. Or, la politique du gouvernement enlève des moyens aux bailleurs sociaux. On leur a sucré 1,5 milliard d’euros au travers de la hausse de la TVA et de la baisse des APL des locataires qu’ils ont dû compenser par une baisse des loyers. Comme les compensations financières mises en place parallèlement ne sont pas suffisantes, cela ampute leurs fonds propres et donc leur capacité de construire davantage de HLM. La catastrophe de Marseille a été un choc. Mais partout la Fondation Abbé-Pierre constate que l’habitat indigne rend malade, alimente l’échec scolaire des enfants des familles pauvres, provoque l’isolement social, assombrit le quotidien des familles, ponctionne durement leurs modestes ressources et parfois tue.

Photo : Patrick Gherdoussi
Tonino Serafini
Article tiré de Libération  le 9 janvier 2019

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