Scandale des invendus – Amazon aurait détruit trois millions de produits en France en 2018

Détruire plutôt que de recycler : c’est la logique de la firme américaine qui, en toute légalité, contraint ses vendeurs à se débarrasser de leurs stocks. Une aberration écologique expliquée dans le magazine “Capital”, dimanche 13 janvier sur M6 et dénoncée par l’ONG Les Amis de la Terre.

Plus de 3 millions de machines à café, d’écrans plats, de livres ou de jouets, neufs pour la plupart, ou avec de légers défauts : telle est la masse d’articles que le géant de la distribution Amazon détruit volontairement en France chaque année. Cette « gigantesque absurdité économique, écologique et sociale » fait l’objet d’un reportage stupéfiant du magazine Capital, diffusé ce dimanche sur M6, et réalisé avec l’aide de l’ONG Les Amis de la Terre. Pourquoi Amazon peut-il détruire ses articles invendus ? Entretien avec Alma Dufour, chargée de campagne aux Amis de la Terre, qui lancera dimanche une pétition demandant l’interdiction des pratiques aberrantes de la multinationale.

Quand avez-vous découvert qu’Amazon détruisait une partie de ses produits invendus, même s’ils sont en parfait état ?
C’était un secret très bien gardé ! Nous avons appris en juin dernier qu’Amazon détruisait massivement des produits invendus en Allemagne grâce à une enquête menée par Greenpeace Allemagne. Il se trouve que nous étions en train d’enquêter sur les pratiques de la multinationale en France et nous avons découvert exactement la même logique : en France aussi, Amazon préfère jeter une partie des produits invendus sur son site, plutôt que de continuer à les stocker, et ce, même s’ils sont neufs, en parfait état de marche ou avec de légers défauts, comme des cafetières neuves mais dont les capsules de café sont périmées…

Combien de produits sont-ils détruits ?
Amazon ne déclare pas son chiffre d’affaires pays par pays, pour des raisons fiscales avant tout. Il est donc extrêmement difficile d’évaluer le nombre de produits vendus pays par pays. Nous ne pouvons faire que des estimations, basées sur les informations que Capital a obtenues auprès des syndicats sur l’un des cinq sites d’Amazon en France, où 3 % des produits stockés sont détruits. Cela concernerait 3 250 000 produits en France, sachant que la surface de stockage d’Amazon est supposée doubler en 2019, avec l’installation de deux mega-entrepôts (en région parisienne et dans l’agglomération lyonnaise). Si ces pratiques, opérées dans les cinq sites de la firme (Montélimar, Amiens, Orléans, Lille, Chalon-sur-Saône), ne changent pas et qu’on reste sur un taux de 3 %, on atteindrait plus de 6, 5 millions de produits neufs détruits l’an prochain.

Comment est-il possible de détruire des produits neufs ?
Parce que ce n’est pas illégal ! Et que c’est la même logique économique que celle de l’obsolescence programmée, qui pousse à renouveler sans arrêt la production et la consommation. Amazon représente la face visible, le supersymbole de ce système fou de surproduction et surconsommation qui, on le voit dans les autres reportages de ce numéro de Capital, concerne aussi la très grande majorité de l’industrie textile ou du e-commerce, et entretient le dérèglement climatique et l’épuisement des ressources. Mais Amazon pousse le modèle encore plus loin ! Son but est de constituer des monopoles et d’être le premier sur tous les marchés où il s’implante, notamment la distribution. Comment ? En menant une guerre des prix ultra-offensive, et en se fondant sur une surproduction aberrante. Car depuis quelques années, pour concurrencer Alibaba, « l’Amazon » chinois, Amazon est parti chercher des vendeurs directement en Chine tout en gardant des vendeurs européens, avec pour résultat, une augmentation de la production et donc du stockage. Dans cette logique, Amazon a mis en place tout un « process » afin de dissuader les vendeurs de stocker, mais de les inciter plutôt à détruire….

Les entrepots d’Amazon à Carteret, dans le New Jersey.

 

Comment ?
Il faut savoir qu’Amazon est devenu avant tout un intermédiaire, une giga place de marché : la multinationale ne possède pas les produits vendus sur son site, mais elle organise leur transport (elle a même récemment obtenu l’autorisation d’effectuer directement du transport maritime de containers depuis la Chine), leur stockage et leur livraison jusqu’aux acheteurs, en touchant au passage une commission, de 5 à 8 %, sur les produits vendus sur son site. C’est en épluchant le site web dédié aux professionnels qui commercialisent leurs produits sur Amazon, que nous avons découvert que ces vendeurs s’y voient proposer la destruction de leurs produits au bout de quelques mois, quand ceux-ci ne sont pas vendus. En revanche, les tarifs de stockage, imposés par la firme, deviennent très rapidement dissuasifs (26 euros par m³ et par mois au début, ils passent à 500 euros au bout de six mois, puis 1000 euros au bout d’un an, comme une surtaxe). Les vendeurs sont coincés s’ils veulent faire des marges : ils préfèrent souvent la destruction au renvoi de produits. Bref, Amazon a créé un modèle encore pire que ce qui existait avant, et c’est lui qui façonne le marché. Comme la firme ne possède pas les produits qu’elle vend, cela ne lui coûte rien de les détruire. Et peu lui importe si cette destruction contribue encore plus à la crise écologique…

“Contrairement à un autre distributeur comme Darty, Amazon ne fournit aucun service de réparation”

Car une très grande partie de ces produits sont incinérés sans être recyclés ?
Effectivement. Si l’on prend le seul exemple des produits électroniques, on recycle très peu : quelques métaux précieux comme l’or, l’argent, le cuivre, mais pour le reste, notamment des matériaux rares et extrêmement polluants à produire comme le neodyme (un métal du groupe des « terres rares » utilisé dans les éoliennes, les voitures hybrides, les disques durs…), le lithium ou le tantale – extrait en République démocratique du Congo et qui finance la guerre civile depuis une vingtaine d’années –, aucun n’est recyclé. Les écrans plats, par exemple, sont un des produits qui ont l’impact écologique le plus lourd. Une grande partie du plastique, qu’on recycle pourtant un peu plus, ne sera jamais réutilisé pour produire de nouveaux produits, car nous ne sommes toujours pas à même de fermer la boucle des matières. Et certains plastiques rigides mettront 1000 ans avant d’être absorbés par la nature. Aujourd’hui, le recyclage et l’économie circulaire sont encore très loin d’être une réalité … On le voit bien pour l’industrie textile : on sait aujourd’hui broyer les vêtements pour en faire de l’isolant, mais les vêtements recyclés ne reviennent jamais dans la filière vêtements ! Le recyclage textile ne diminue pas du tout la pollution de l’industrie textile. Nous continuons à aller dans le mur, à cause d’un modèle économique incompatible avec la catastrophe écologique, et nous le savons. Alors, il faut être humble et se dire qu’en attendant de trouver un jour, peut-être, des solutions techniques de recyclage absolument fabuleuses, il faut revoir notre façon de fonctionner économique et sociale.

Zone de stockage d’Amazon

Que faire concrètement ?
Il ne faut pas se focaliser sur le recyclage : il faut garder, réparer nos produits et non pas les jeter. Ne pas racheter systématiquement. 11 équipements électroniques sont mis sur le marché français par an et par habitant, sans que cette surproduction folle corresponde à nos besoins. Voilà pourquoi les mauvaises pratiques d’acteurs majeurs comme Amazon doivent absolument cesser : alors qu’il ne reste que 10 à 60 ans de réserves pour de nombreux métaux stratégiques, le développement rapide du e-commerce menace de détruire le peu qui a été accompli ces dernières années pour allonger la durée de vie des produits et préserver les ressources. Amazon est désormais le premier distributeur en Allemagne et le second distributeur de produits électroniques en France ! Or, contrairement à un autre distributeur comme Darty, Amazon ne fournit aucun service de réparation en France et ne respecte pas la garantie légale.

“Il faut taper fort si on veut changer ces pratiques”

De quoi s’agit-il ?
La garantie légale est un garde-fou qui protège les consommateurs et évite que le marché soit inondé de produits de très mauvaise qualité : quand vous achetez un produit, pendant deux ans, le vendeur est tenu de le réparer ou de vous indemniser si le produit est défectueux et que ce n’est pas de votre faute. Le problème, c’est que le e-commerce se lave les mains de cette obligation et la respecte de moins en moins, sachant déjà que deux ans, c’est très court… Et Amazon, qui revendique désormais un rôle d’intermédiaire, s’exonère d’avoir à respecter la garantie légale et de faire réparer les produits tombés en panne ! Si l’on veut sérieusement défendre la réparabilité, l’Etat français ne peut pas tolérer qu’un géant du secteur ne respecte pas la loi.

Le gouvernement en a-t-il les moyens ?
Oui, en commençant par soutenir davantage la réparation, pour qu’elle soit compétitive. C’est ce que nous lui demandons. Car des entreprises comme Amazon qui cassent les prix du neuf rendent la réparation plus chère par rapport au prix du neuf… L’Union européenne aurait aussi le pouvoir d’imposer que les produits vendus contiennent un certain pourcentage de matières recyclées par exemple. Mais pour l’instant, elle ne le fait pas. Il y a aussi la possibilité de sanctionner à l’échelle nationale. La France l’a fait récemment pour lutter contre le gaspillage alimentaire et elle est pionnière : il y a aujourd’hui des amendes par tonne d’aliments jetés. Ces amendes sont trop faibles et il n’y a pas assez de contrôles. Il faut renforcer le processus. Nous demandons la mise en place d’un mécanisme similaire pour le respect de la garantie légale, avec un contrôle sévère : il faut taper fort si on veut changer ces pratiques. Amazon est un mastodonte, au lobbying hyper agressif et efficace. Pour défendre sa stratégie, la multinationale vient par exemple d’engager en décembre 2018 Yohann Bénard, un ancien membre du Conseil d’Etat, passé par Bercy (comme directeur adjoint du cabinet de Christine Lagarde) et Matignon (conseiller technique de François Fillon) et dont le profil Linkedin affiche sa « double compétence public-privé ». Et puis, Amazon joue aussi la carte de l’emploi, même si c’est un miroir aux alouettes : leur modèle a détruit plus d’emplois qu’il n’en a créé, en France comme aux Etats-Unis (300 000 emplois supprimés, contre 100 000 créés). Il faut rappeler ces chiffres aux consommateurs français pour qu’ils ne se fassent plus berner.

A l’occasion de la diffusion de ce numéro de Capital, vous lancez d’ailleurs une pétition
Oui, nous demandons au gouvernement d’interdir la destruction par Amazon des produits invendus, avec des amendes et des contrôles à la clé. En nous associant à une émission populaire comme Capital, nous touchons plus de gens. Et ça nous aide à être plus forts face à la multinationale la mieux cotée en bourse, qui a vendu plus de 5 milliards de produits en 2017, sans doute la plus puissante du monde de par son rôle stratégique dans de nombreux secteurs-clé. Alors bien sûr, Amazon est attractif avec ses prix bas, ses temps de livraison record, mais c’est aussi une multinationale de plus en plus impopulaire, qui ne paye pas d’impôts, impose des conditions de travail hyper dures et n’hésite pas à détruire massivement des produits neufs. De plus en plus de Français sont choqués par ces pratiques, surtout dans cette période de crise sociale, et attendent que le pouvoir politique mette enfin au pas ces géants. Car c’est aussi une question de justice : Amazon ne respecte pas la loi que tous les Français sont censés respecter.

 “Capital”, dimanche 13 janvier, 21h00, sur M6

Weronika Zarachowicz
Article tiré de Télérama  le 11 janvier 2019
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