Le débat porte aussi sur le fond

Il faudra plus d’un débat et sur plus d’un thème pour répondre à la crise des gilets jaunes. Une nécessité vitale pour reconstruire le cadre de la politique, voire la politique tout court.

Il y a quelque chose de frappant et de décisif dans la manière dont l’idée d’un «grand débat» a si vite «pris» face à la crise dite des «gilets jaunes», mais il ne faut pas pour autant que cela masque le contenu de cette crise.

Qu’est-ce qui frappe en effet dans l’écho immédiat que cette proposition d’un «grand débat» a manifestement recueilli, quelle que soit l’opinion que chacune ou chacun peut s’en faire ? C’est que l’idée d’un «débat» semble répondre à un aspect, au moins, mais crucial, de la crise actuelle. Ou plutôt elle semble le révéler : cette crise est aussi, elle est peut-être même d’abord, une crise du langage, une crise de la parole. Tout se passe comme si nous vivions aujourd’hui une crise de la parole publique, au sens d’abord d’une crise des discours politiques, ceux-là mêmes qui structuraient auparavant nos discussions, nos oppositions, nos conflits et finalement en effet nos «débats». Les projets politiques fondés sur des principes opposés et qui assumaient leur opposition dans un cadre commun, voilà ce qui semble s’être effondré et avec eux les repères de nos désaccords et de nos antagonismes. Oui, nous parlons de la «gauche» et de la «droite», des idées d’égalité et de liberté, vous vous souvenez ? Il y a un lien, à coup sûr, entre leur effondrement et le surgissement, le déchaînement même de paroles publiques qui retrouvent les accents de la guerre et de la haine, ces «passions» qui, certes, sont toujours là de toute façon, mais que le langage humain a pour fonction de traduire et de contenir, de refouler en les exprimant.

Une crise de la parole, donc. Les «réseaux», auxquels on attribue ce déchaînement (et on a, certes, en partie raison), n’y auraient pas suffi. Il y fallait aussi cet écroulement des discours. Et c’est pour cela sans doute que l’idée de débat s’impose aujourd’hui comme une solution crédible et même, à certaines conditions, comme une nécessité vitale. On espère qu’il puisse reconstruire le cadre de la politique ou plutôt, à vrai dire, la politique, tout court.

Mais il y a pour cela une autre condition, non moins capitale, et sans laquelle le remède risque d’échouer et d’aggraver le mal. Une condition qui porte cette fois sur le contenu du débat, et non pas seulement sur sa forme, sans pourtant qu’on puisse les séparer puisqu’ils renvoient l’un et l’autre au même problème qui est celui de toute société, et à la démocratie qui est la seule à y répondre, qui est, insistons, la seule solution ! Ce problème, c’est celui de la division qui, en effet, n’est jamais seulement celle des discours, mais qui est d’abord celle de la société, une division qui est, en son fond, sociale. Or, c’est bien cette question sociale qui fait retour aujourd’hui dans cette crise. Une nouvelle question sociale, transformée de mille façons, mais encore sociale pourtant. Et, de ce point de vue, elle offre, tout comme le cadre du débat qui ne suffit pas à lui seul, une chance à la démocratie de se reprendre et de s’approfondir. Qu’est-ce que «la démocratie», sinon justement le régime politique qui affronte toutes les divisions internes d’une société, et dont les degrés se définissent par les progrès qu’elle fait dans cette lutte jamais achevée ? Le suffrage universel et les cadres multipliés d’un débat critique en font partie, à coup sûr. Mais aussi les réponses aux divisions et inégalités sociales, qui n’en sont pas séparables, même si on tend depuis trop longtemps à les séparer alors même que ces inégalités dépassent toutes limites. C’est ce lien qui peut faire retour aujourd’hui, et c’est cette occasion qu’il faut saisir, au risque sinon de voir en effet les dangers revenir et s’intensifier encore.

Car la guerre des discours n’a pas lieu seulement «dans» la crise et sur le terrain, mais «autour» d’elle, dans les commentaires et les «récupérations», entre des discours concurrents qui prétendent lui donner sens, parmi lesquels des discours de haine qui déplacent la division interne de la société sur d’autres terrains et entretiennent à dessein les passions et la guerre. Il importe donc de construire le cadre du débat mais aussi, nettement et fermement son contenu social, sur tous les sujets concrets et vitaux. Car il ne suffira pas non plus d’un seul et «grand» débat, mais il faudra plus d’un débat et sur plus d’un contenu en partant des enjeux discutés sur le terrain avec tous les acteurs concernés, par exemple entre mille sur la santé ou l’éducation. Et cela jusqu’au niveau international, donc européen en particulier, de manière urgente. De fait, l’Europe est traversée elle aussi de divisions sociales enfin partagées. Elle a construit, dans chaque pays de manière différente, et entre eux de manière si perfectible, des cadres pour le débat de sorte qu’elle peut représenter, dans un monde de plus en plus antidémocratique, un espace commun capable de traiter les problèmes communs et de définir des limites communes. Mais il faut pour cela ne pas se contenter de la promotion d’un débat (dans le cas de l’Europe à l’occasion des prochaines élections) dont le retour est, certes, un signe majeur et à tous égards critique. Il faut lui donner le contenu qui est le sien, sans lequel il donnera lieu aux pires dérives, par une forme sans contenu ou à l’opposé un contenu que certains enflammeront sans le discuter et qui risque de tout emporter.

Frédéric Worms, professeur de philosophie à l’Ecole normale supérieure

Photo : Ulrich Lebeuf
Article tiré de Libération  le 25 janvier 2019
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