«La conservation des écosystèmes marins est essentielle pour limiter le réchauffement climatique»

A quelques mois de partir en mission en Antarctique, la biologiste Emeline Pettex, analyse pour «Libération», les conséquences du changement climatique pour la biodiversité marine, notamment aux pôles.

Aux pôles, notamment en Antarctique, de récents travaux ont mis en évidence que les glaces fondent de plus en plus rapidement sous l’effet du réchauffement des températures planétaires. Cette accélération fait craindre une hausse accrue du niveau des mers combinée, entre autres, à un réchauffement des températures des océans, dont on mesure à peine les conséquences pour les écosystèmes de ces régions. En première ligne, la biodiversité marine souffre déjà de ces bouleversements. Il existe pourtant des solutions. Emeline Pettex, chercheuse en écologie marine à l’université de La Rochelle, plaide pour une réduction rapide des émissions de gaz à effet de serre et la création de grands sanctuaires marins. Seule Française sélectionnée pour intégrer la quatrième cohorte du programme international Homeward Bound, cette biologiste marine embarquera en novembre pour l’Antarctique avec 94 autres femmes scientifiques. Cette expédition achèvera un an de travail collectif ayant pour but de «faire émerger une synergie et des actions concrètes et collectives» dans la lutte contre les changements globaux. Elle analyse pour Libération les conséquences du changement climatique pour les écosystèmes marins qu’elle connaît bien.

Que sait-on du changement climatique dans les mers et les océans ?

Les océans échangent en permanence avec l’atmosphère et stockent d’immenses quantités d’énergie issue du rayonnement solaire. Ainsi, ils régulent notre climat et tempèrent l’atmosphère. Or depuis la révolution industrielle, la combustion d’énergies fossiles a relâché de grandes quantités de gaz à effet de serre (dont le dioxyde de carbone, CO2), qui agissent comme un couvercle et empêchent une partie de cette énergie d’être renvoyée au-delà de l’atmosphère. L’énergie emmagasinée par les masses d’eau océanique augmente et élève la température des océans. Cette hausse de la température provoque une élévation du niveau de la mer, causée à la fois par la dilatation de l’eau de mer et la fonte des glaces. Parallèlement, l’accumulation de CO2 dans l’atmosphère augmente aussi la quantité de CO2 dissous dans les océans, ce qui entraîne une acidification des océans.

Y a-t-il encore des inconnues scientifiques ?

Les experts du Giec [Groupement intergouvernemental sur l’évolution du climat, ndlr] ont décrit des scénarios de réchauffement climatique robustes, qui varient en fonction de la quantité d’énergies fossiles consommées dans un avenir proche. La principale inconnue concerne donc l’ampleur des changements climatiques. Celle-ci dépendra surtout de notre capacité à réduire rapidement nos émissions de CO2. Il faut rester en dessous des 1.5 °C d’augmentation de température, pour que les conséquences sur l’environnement soient surmontables. En revanche, il est difficile de prévoir les effets en cascade sur les écosystèmes et les espèces marines. Les nouvelles technologies accroissent nos connaissances sur les écosystèmes marins mais ils restent difficiles d’accès et des inconnues scientifiques subsistent. Cependant, elles ne remettent pas en cause la nécessité d’opérer maintenant la transition écologique et de s’y impliquer toutes et tous avec volonté.

Quelles sont les conséquences de ces bouleversements pour la biodiversité marine, notamment aux pôles ?

Tout d’abord, la hausse de la température de l’eau, en modifiant la production primaire – phytoplancton – qui est à la base des chaînes alimentaires, peut d’abord entraîner des changements dans la distribution des espèces. Certaines espèces toléreront ces changements et resteront dans leur aire de distribution. D’autres espèces devront migrer pour suivre leurs proies et quitter leurs habitats d’origine. Chez les poissons, par exemple, on prédit des déplacements vers les pôles, ce qui aura un impact sur les pêcheries. Enfin, certaines espèces ne sont pas mobiles ou sont trop spécialisées pour s’adapter à un environnement plus chaud et disparaîtront. Cela peut être le cas d’espèces marines polaires comme les ours, qui dépendent d’un écosystème froid. L’acidification des océans, quant à elle, touchera les espèces qui ont un squelette ou une coque calcaire comme les coquillages et les coraux. Cela aura des conséquences pour les populations humaines qui dépendent de ces ressources alimentaires. Enfin, une autre conséquence des changements climatiques est l’augmentation de l’intensité des événements climatiques en mer. En 2014, la succession inédite de tempêtes hivernales a causé la mort de milliers d’oiseaux marins sur les côtes françaises : incapables de s’alimenter pendant plusieurs semaines, ils sont morts de faim.

Vous plaidez, en réponse, pour la création de sanctuaires marins. Quel est leur rôle ?

La biodiversité et le climat sont interdépendants. Les sanctuaires marins permettent de protéger les écosystèmes. Quand ceux-ci sont en bonne santé, ils contribuent à atténuer les effets des changements climatiques. Les habitats côtiers végétalisés (marais salés, herbiers marins et mangroves) en sont un parfait exemple : ils sont de formidables puits de carbone, capables de piéger le CO2 présent en trop grande quantité dans l’atmosphère. Mais ces écosystèmes essentiels pour notre avenir sont en pleine régression. On en a perdu de 30 à 50 % en cinquante ans (conversion en terres agricoles, aménagements côtiers pollution de l’eau, etc.). La conservation de ces écosystèmes marins est essentielle pour limiter le réchauffement climatique : s’ils sont en mauvaise santé, ils ne fonctionnent plus comme des puits de carbone. Par ailleurs, les espèces marines sont soumises à de nombreuses autres pressions : pollution, surpêche ou dérangement. Les sanctuaires marins peuvent les soustraire à ces pressions pour leur offrir des opportunités d’adaptation aux changements climatiques. Ils ont aussi un rôle éducatif primordial pour expliquer aux citoyens que la biodiversité est une composante vitale même si on vit en milieu urbain.

Photo : AFP – Sophie Lautier
Florian Bardou
Article tiré de Libération  le 29 janvier 2019

Publicités

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :