Venezuela – «Les Etats-Unis veulent asphyxier le gouvernement de Maduro»

Les Etats-Unis ont annoncé lundi des sanctions contre la compagnie pétrolière nationale vénézuélienne, accentuant encore la pression sur le régime de Nicolas Maduro. Entretien avec Isabelle Rousseau, professeur au Centre des études internationales au Colegio de Mexico. Elle a notamment publié « Le pétrole au cœur de la crise vénézuélienne » et « Le chaos vénézuélien peut-il embraser la région ? ».

Washington a annoncé des sanctions contre l’entreprise pétrolière nationale PDVSA. Toucher aux revenus pétroliers, c’est le meilleur moyen de pression qu’ont les Etats-Unis pour fragiliser le régime de Nicolas Maduro ?
Isabelle Rousseau : Plus que le fragiliser, les Etats-Unis veulent asphyxier le gouvernement de Maduro. Et une des meilleures manières de le faire, c’est via les revenus du pétrole. Le Venezuela envoie entre 500 000 et 600 000 barils par jour aux Etats-Unis pour le raffiner [C’est une estimation car il est devenu très difficile d’avoir des chiffres crédibles, NDLR]. Or, c’est le seul argent frais, en liquidités, que reçoit Nicolas Maduro. Parce que le Venezuela envoie beaucoup de pétrole en Chine, mais c’est pour rembourser la dette qu’il a contractée avec les Chinois : les Vénézuéliens leur doivent encore autour de 20 milliards de dollars de dettes qu’ils remboursent avec des barils de pétrole. Donc, sans l’argent des Américains, Nicolas Maduro ne peut pas subsister à terme. Comment est-ce qu’il va payer les fonctionnaires et l’armée ? D’ici quinze jours, si on asphyxie Nicolas Maduro de cette façon, il va y a voir une très grave crise interne contre le régime de la part de sa population.

Maduro a rompu les relations diplomatiques avec les Etats-Unis mais il n’a pas rompu les relations commerciales. Bien entendu, puisqu’il a besoin de l’argent du pétrole. Donc, Juan Guaido a désormais installé un bureau commercial à Washington, avec la présence de Voluntad Popular [le parti auquel il appartient, NDLR], qui va recevoir les revenus du pétrole. Donc, cet argent n’ira plus à Maduro, mais au gouvernement intérimaire de Guaido. Ils sont aussi en train d’installer d’autres bureaux en Europe, en Australie, en Israël, au Canada et ailleurs avec des gens de l’opposition ou de Voluntad Popular. A voir quelle sera la réaction de Maduro et de ses alliés.

Quels sont les scénarios envisageables maintenant que deux camps sont clairement définis et que les positions se durcissent ?
Il y a un volet interne au Venezuela, avec deux forces qui s’affrontent : Nicolas Maduro et Juan Guaido. Le président par intérim a tout un plan pour obliger Nicolas Maduro à renoncer, mais ce qui doit avoir le plus d’impact, c’est ce qu’ils sont en train de faire actuellement : forger des assemblées de quartier absolument partout dans le Venezuela, avec un plan d’amnistie vis-à-vis des fonctionnaires et des militaires. Pour Guaido, c’est très important d’avoir au moins un tiers de l’armée, non pas les hauts gradés qui sont très riches, mais les soldats qui sont extrêmement pauvres comme les autres Vénézuéliens. Même si déjà José Luis Silva, l’attaché militaire de l’ambassade du Venezuela aux USA [qui était pro-Maduro, NDLR] vient de reconnaître Guaido. Il y a également une reconnaissance de la part de pas mal de personnels dans les neuf ambassades vénézuéliennes aux Etats-Unis, donc il y a un changement qui est en train de s’opérer. Le travail de résistance est très important.

Mais Guaido tout seul, sans les négociations internationales, ça risque d’être compliqué. Le volet international est donc essentiel et les négociations au plus haut sommet se font aujourd’hui entre la Russie et la Chine d’un côté, et les Etats-Unis de l’autre.

Quels sont les intérêts de la Chine et de la Russie au Venezuela ?
Depuis des années, les Russes et les Chinois ont servi de bouteille d’oxygène au régime de Maduro, ils lui ont permis de survivre en lui prêtant de l’argent. Aujourd’hui, le Venezuela doit encore 20 milliards de dollars aux Chinois à peu près, 8 milliards aux Russes. Mais je pense que les Russes et les Chinois en ont probablement marre de Maduro et qu’ils voudraient se débarrasser de cet allié qui commence à être très incommode. Tout en protégeant leurs intérêts.

La Russie et la Chine ont acheté énormément de gisements ou de blocs de pétrole, surtout depuis 2015. Des gisements qui ont été bradés. L’année 2015 c’est aussi le moment où l’Assemblée nationale du Venezuela a été gagnée de manière écrasante par l’opposition. Or, l’Assemblée nationale tenue par l’opposition à la tête de laquelle se trouve aujourd’hui Juan Guaido, a voté contre cette vente bradée. Et elle a toujours dit : « Le jour où on arrivera au pouvoir, on ne reconnaîtra ni la dette, ni les puits de pétrole et les gisements vendus. » Donc, bien sûr, les Russes et les Chinois veulent préserver leurs biens ou au moins assurer leurs arrières.

Le Venezuela a aussi d’énormes mines d’or, de coltan, de bauxite, d’argent… Non seulement les Russes ont mis la main sur une partie du coltan et de l’or, mais la Turquie aussi. Ce qui peut expliquer pourquoi la Turquie est entrée dans le jeu vénézuélien du côté des Russes et des Chinois.

Et les Etats-Unis, quel est leur intérêt au Venezuela ? Le pétrole qu’ils raffinent ?
Non, plus maintenant. Quand Chavez est arrivé au pouvoir, le Venezuela produisait 3,5 millions de barils par jour environ. Aujourd’hui, le chiffre oscille entre 1,2 million et un million. Avant, le Venezuela était le deuxième ou troisième exportateur de pétrole aux Etats-Unis, mais aujourd’hui le pays a très peu de barils à vendre, les Etats-Unis sont devenus le plus grand producteur de pétrole au monde, et son grand fournisseur est actuellement le Canada. Donc, le pétrole du Venezuela n’est pas vital pour les Etats-Unis. En revanche, les Etats-Unis tiennent le Venezuela par le pétrole. Et ce qui est vital pour Washington, c’est de reprendre la main sur la scène sud-américaine. C’est « l’Amérique aux Américains » et la doctrine Monroe. Surtout parce que, depuis Bush, et encore plus depuis Obama, les Américains se sont désintéressés de l’Amérique latine.

Et ça s’est fait au bénéfice de la Chine. Les Chinois sont actuellement les premiers investisseurs dans tous les pays d’Amérique latine (sauf au Mexique). Donc les Etats-Unis sont au deuxième ou troisième plan. Ils veulent reprendre du terrain. Notamment parce que la Chine et la Russie – qui a du poids au Venezuela – sont considérées comme des rivales, donc c’est plutôt un problème géopolitique pour les Etats-Unis.

Qu’est-ce qui se négocie en ce moment ?
A mon avis, la sortie de Maduro. On va l’obliger à partir, d’autant qu’il a perdu le soutien de la population, car les Vénézuéliens sont très en colère, ils souffrent depuis trop longtemps. La crise humanitaire et sécuritaire avec le refus total d’ouvrir un canal humanitaire pour apporter des médicaments, des soins, des aliments, c’est tout à fait inacceptable. Mais Maduro peut toujours, on ne sait pas, être comme Bachar el-Assad, ne pas lâcher son siège et laisser la situation s’enliser. S’il perd l’appui des Russes, des Chinois et de la Turquie, il sera obligé de partir et la loi d’amnistie s’appliquera. Il partira, sachant que les pays qui accepteraient de l’accueillir sont le Panama, le Mexique et la Turquie. Mais c’est aussi une négociation entre puissances qui peut ne pas marcher, tout est possible. C’est pour ça que c’est important de voir comment se jouent les soutiens internationaux.

Les Etats-Unis laissent planer la menace d’une intervention militaire. Est-ce vraiment envisageable ?
Déjà, à ceux qui pourraient penser que l’opposition vénézuélienne souhaite l’intervention des USA : c’est faux. Pour Juan Guaido et l’opposition, l’essentiel c’est d’avoir la légitimité face à leur population, qu’elle émane de leurs propres leaders. Juan Guaido ne veut pas devoir son poste à l’intervention des USA, il ne l’accepterait que s’il n’y avait vraiment plus aucun recours.

La menace de Trump de dire que « toutes les possibilités sont sur la table » est une menace forte. Mais à mon avis, c’est pour calmer le jeu du côté de Maduro, lui dire que si jamais il arrive quoi que ce soit à Guaido ou à ses proches, on est là. Mais c’est une arme dissuasive plus qu’autre chose. Et de toute façon, les Chinois et les Russes sont aussi en train de calmer Maduro pour qu’il n’y ait pas de violences, parce que la négociation en réalité se passe entre ces trois puissances-là.

D’ailleurs, ni les Etats-Unis, ni les Russes, ni les Chinois ne veulent l’intervention de leurs armées. Les Russes ont quand même envoyé un peu avant le 23 janvier le groupe « Wagner ». Ce sont des paramilitaires qui appartiennent à une entreprise privée à la solde du Kremlin ; ils sont apparemment 400. Ce groupe est intervenu en Syrie, en Libye, au Soudan, en République centrafricaine, etc. Les Russes sont déjà sur place. Donc on est actuellement dans un scénario de « guerre froide ».


► Isabelle Rousseau est notamment l’auteur de :

Tribulaciones de dos empresas petroleras estatales latino americanas (1900-2014). Trayectorias comparadas de Pemex y PdVSA (692 pages). Ed. El Colegio de México (Mexique).

Elle a aussi publié divers articles sur le Venezuela en 2018, dont « Le chaos vénézuélien peut-il embraser la région ? » et « Le pétrole au cœur de la crise vénézuélienne » dans Les grands dossiers de Diplomatie. Ainsi que, dans la même revue, « Venezuela and the fall of the international prices ».

Photo : Miraflores Palace
Article tiré de RFI  le 29 janvier 2019

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