Edito de Denis Sieffert – En attendant l’heure de vérité

Quid de la réforme fiscale ? Quid des réformes des retraites et de l’assurance-chômage ? Car pendant le « grand débat », la vie continue, et le projet néolibéral n’est pas amendé d’un iota.

Cette semaine, la campagne de reconquête d’Emmanuel Macron a fait un détour remarqué par Le Caire. Entre deux débats avec les Français, il s’est rendu en Égypte pour y rencontrer le maréchal-président Abdel Fattah Al-Sissi. Reconnaissons qu’il y a fait preuve d’une soudaine audace en prenant publiquement à partie le dictateur égyptien sur les droits de l’homme. Nous avions suffisamment critiqué son silence quand le potentat était venu à Paris, en octobre 2017, pour reconnaître que, cette fois, les mots ont été dits. Même si les Égyptiens n’en sauront rien, et si la dictature ne s’en trouvera pas le moins du monde ébranlée. Facilement irritable, comme tous les personnages de son espèce, le maréchal a d’ailleurs été vite rassuré – à supposer qu’il ait eu la moindre inquiétude. Pour lui, une seule chose compte : la réaffirmation par le président français du « partenariat stratégique » entre les deux pays. Et ainsi fut fait. Une formule qui couvre surtout de juteux contrats de ventes d’armes. Avec cette condition d’une hypocrisie sans nom : que nos armes ne soient utilisées qu’à des fins défensives et qu’elles ne soient jamais tournées contre le peuple égyptien. Or, c’est évidemment tout le contraire qui se produit. On sait l’Égypte engagée avec l’Arabie saoudite – l’autre honte de la politique étrangère de la France – dans la guerre du Yémen. Et les prisons égyptiennes regorgent de prisonniers politiques, condamnés à mort par milliers. Si bien que les mots justes du président français semblent surtout s’adresser à nos oreilles.

Quelle différence entre octobre 2017 et janvier 2019 ? En Égypte, aucune ! En France, en revanche, le Président, qui était au faîte de sa gloire, est aujourd’hui empêtré dans une crise à l’issue incertaine. Le voyage du Caire ne pouvait pas mieux tomber. De là à penser que l’admonestation adressée au dictateur faisait partie d’une stratégie de reconquête de l’opinion française, il n’y a hélas qu’un tout petit pas.

Revenons en France, donc, d’où nous ne sommes en vérité jamais partis. Apparemment, la stratégie présidentielle se déroule plutôt bien. Le grand débat national fait illusion. Les irruptions faussement impromptues du Président dans des réunions assez habilement scénarisés pour laisser s’épancher juste ce qu’il faut de colères contenues forcent l’admiration de beaucoup de nos confrères. On se pâme devant la performance de l’orateur seul « face au peuple », et on commente le moindre de ses gestes : ici, il ôte sa veste, retrousse ses manches ; là, il fait preuve d’humilité en avouant « qu’il ne sait pas ! » ; … et là encore, il regagne cinq points dans les sondages.

Reconnaissons sportivement que cette idée de « grand débat » est une trouvaille. Mais, comme dit le proverbe arabe, « il faut suivre le menteur jusque sur le pas de sa porte ». Attendons la fin pour tirer le bilan d’un exercice qui ne fait que renvoyer à plus tard l’épreuve de vérité. Selon le calendrier officiel, le « menteur » (les guillemets, pour le respect que nous devons à l’institution présidentielle) franchira le pas de sa porte en avril avec la synthèse qui nous est promise. Alors quoi ? Nous savons déjà que l’ISF ne sera pas rétabli, et que la limitation de vitesse obligatoire à 80 kilomètres/heure sera annulée. Ce qui ne fera pas un autre partage des richesses ! Quid de la réforme fiscale, de la loi Pacte avec son lot de privatisations ? Quid des réformes des retraites et de l’assurance-chômage ? Car pendant le « grand débat », la vie continue, et le projet néolibéral n’est pas amendé d’un iota.

Il est peu probable que dans les salles municipales on aborde valablement ces gros dossiers rendus suffisamment complexes et techniques par une armada de technocrates. Le décryptage est souvent malaisé. Sur les retraites, par exemple, le gouvernement avance masqué. On ne sait toujours rien du montant des pensions. Pour l’assurance-chômage, on a tout juste compris que le but est de réaliser près de quatre milliards d’économie… Et puis, il y a le changement de statut des fonctionnaires, promis à la précarisation d’un emploi jusque-là sécurisé. Cela, c’est ce qu’Emmanuel Macron appelle « le cap ». La mobilisation des gilets jaunes peut-elle interférer sur ce vaste programme de « réformes » ? Tout dépendra de l’évolution du mouvement. La question de la convergence avec les syndicats ne pourra pas être esquivée.

Dans l’entretien qu’il a accordé à Politis, Philippe Martinez parle de « généralisation des grèves », sinon de grève générale. Ces mots sont aujourd’hui audibles parce que la question sociale est désormais clairement replacée au cœur de notre vie politique. C’est d’ores et déjà la plus grande victoire des gilets jaunes, et la plus grande défaite d’Emmanuel Macron. Sans compter qu’un autre débat a surgi. Celui des violences policières. Le « carton » réalisé sur Jérôme Rodrigues est une affaire d’État qui ne peut se régler par le blâme (pour l’instant hypothétique) du tireur. Cela ressemble trop à un acte délibéré, avec une arme qui ne devrait pas avoir cours dans notre pays, pour n’être pas une question politique. La France n’est pas l’Égypte. Très loin s’en faut. Raison de plus pour ne pas laisser notre démocratie se dégrader de la sorte.

Photo : AFP – Ludovic Marin
Denis Sieffert
Article tiré de Politis le 30 janvier 2019

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