Six morts par jour en 2018 – La Méditerranée reste la route migratoire la plus meurtrière

Alors que moins de personnes ont atteint l’Europe par la mer Méditerranée l’année dernière, la traversée reste particulièrement dangereuse, notamment à cause du durcissement des conditions de sauvetage, selon un rapport publié ce mercredi par le Haut commissariat aux réfugiés de l’ONU.

Moins d’arrivées sur le sol européen, plus de personnes reconduites en Libye, mais un taux de mortalité toujours aussi élevé en mer Méditerranée. Glaçant paradoxe que celui que relève ce mercredi le Haut Commissariat aux réfugiés (HCR) de l’ONU, dans un rapport justement intitulé «Voyages du désespoir». Si le nombre de migrants qui ont traversé la mer pour atteindre, au premier semestre 2018, principalement la Grèce et moins souvent l’Italie et l’Espagne, puis, au second semestre, surtout l’Espagne, a baissé, et que le nombre des personnes qui ont perdu la vie lors de ce périple a mécaniquement diminué, la mortalité reste très élevée : on comptabilise six décès par jour en moyenne.

A titre de comparaison, en 2015, année du pic d’arrivées dans l’Union européenne, 1 015 877 personnes avaient débarqué via la mer Méditerranée et 3 771 y avaient perdu la vie. Soit un décès pour 269 arrivées. Depuis, la mortalité n’a cessé d’augmenter. En 2016, ce taux était monté à un décès pour 71 arrivées, avec 363 425 arrivés par la mer pour 5 096 morts. En 2017, une personne mourrait en mer quand 55 arrivaient en Europe (172 324 arrivées et 3 139 morts). L’année dernière, le taux de mortalité des traversées, tous pays de départ confondus, a atteint un mort pour 51 arrivées.

En 2018, 2 275 vies ont été englouties en Méditerranée

C’est entre la Libye et l’Europe que le taux de mortalité est le plus stupéfiant : «Bien que le nombre de morts en Méditerranée centrale ait globalement diminué de plus de moitié en 2018 comparé à l’année précédente, le taux de mortalité des personnes qui tentent la traversée a nettement augmenté. Par exemple, entre la Libye et l’Europe, ce taux est passé d’un décès pour 38 arrivées en 2017 à un pour 14 l’année dernière. Les pertes humaines sont particulièrement importantes en Méditerranée occidentale, sur la voie menant à l’Espagne, où elles ont presque quadruplé en 2018 par rapport à l’année précédente.», écrit ainsi le HCR. Au total, en 2018, 2 275 vies ont été englouties en Méditerranée, selon les estimations du HCR, dans un contexte de durcissement des conditions de sauvetage en mer.

«A plusieurs reprises, de vastes groupes de survivants souvent traumatisés et malades ont dû patienter au large pendant des jours avant d’être autorisés à débarquer, sachant qu’il a même parfois fallu attendre que d’autres Etats s’engagent à en accueillir la majorité»,pointe-t-il par ailleurs. L’année 2018 et le début de l’année 2019 ont vu en effet à de nombreuses reprises des rescapés coincés en mer, les pays sûrs pouvant autoriser leur débarquement (Malte et l’Italie notamment, ou la Tunisie) se renvoyant la balle. Même si le changement de ton à l’égard des ONG est plus ancien, l’arrivée au pouvoir au printemps de l’extrême droite en Italie et la politique anti-immigration menée par le ministre de l’Intérieur Matteo Salvini ont conduit à la fermeture des ports siciliens aux navires humanitaires et à de régulières menaces de poursuites judiciaires à leur encontre, sous des prétextes plus ou moins fantaisistes.

Une autre raison à la baisse des arrivées en Europe n’est pas tant la diminution des départs que la forte augmentation du nombre de rescapés secourus par les garde-côtes libyens, et renvoyés aussitôt vers la Libye : «Les garde-côtes libyens ont multiplié leurs opérations : il en résulte que 85% des personnes secourues ou interceptées dans la région de recherche et de sauvetage (SRR) libyenne récemment établie ont été renvoyées en Libye, où elles ont été confrontées à des conditions de détention dramatiques (telles qu’un accès limité à la nourriture, des épidémies dans certains centres, ainsi que plusieurs décès)», mentionne le rapport.

L’Union européenne préfère désormais se décharger sur la Libye

C’est là le résultat d’une volonté politique claire de la part de l’Union européenne, qui a contribué, notamment financièrement, à former ces garde-côtes afin de pouvoir leur déléguer la gestion des secours dans la zone allant de la Libye à l’Italie. Une forme d’externalisation du problème : alors que le drame des migrants se noyant à proximité de l’île italienne de Lampedusa, en 2013, avait conduit Rome à lancer l’opération de secours en mer Mare Nostrum, l’ambiance a changé dans l’Union européenne, qui préfère désormais se décharger sur la Libye, et qu’importe si c’est précisément le pays qu’une partie des rescapés tentent de fuir.

Par ailleurs, il est notable que le nombre de migrants qui ont trouvé la mort lors de leur périple par les routes terrestres en Europe a aussi augmenté, passant de 75 en 2017 à 136 en 2018. C’est presque le niveau de 2015, où l’on avait dénombré 144 vies perdues sur les routes terrestres européennes, alors que le flux de migrants était plus important. En clair, la mortalité de la migration vers l’Europe a tendance à augmenter.

Mais le HCR prévient : les esquifs des passeurs tentent aujourd’hui de contourner la zone de secours gérée par les Libyens, et d’emmener les migrants au-delà «pour échapper aux garde-côtes, soit pour accoster à Malte ou en Italie, soit pour atteindre les régions de recherche et de sauvetage de ces pays. Cette tendance devrait se poursuivre en 2019. […] Tant que de nombreux pays dans les régions voisines ne s’attaqueront pas aux causes profondes et aux facteurs déclencheurs des phénomènes de déplacement et de migration, les personnes continueront à chercher sécurité et protection, tandis que d’autres essayeront d’échapper à la pauvreté dans l’espoir de trouver du travail ou de suivre des études.»

Photo : AFP – Anna Surinyach
Kim Hullot-Guiot
Article tiré de Libération  le 30 janvier 2019

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