Le spectre de la démocratie directe

Il faudra désormais s’habituer à délibérer en pleine égalité et avec tout le monde afin de contenter le bien commun. Raison de plus pour contribuer au mouvement des gilets jaunes dès aujourd’hui. Sinon quand et avec qui le feront-ils ? 

 Tribune. Tout ce que l’esprit peut concevoir de craintes à l’idée de voir le «peuple» prendre en main la conduite des affaires publiques a trouvé, avec l’apparition inattendue du mouvement des gilets jaunes, un terrain providentiel à sa foisonnante expression. Dans l’inépuisable conversation démocratique qui s’est ouverte en France depuis le 17 novembre – plus par les écrans interposés des portables, des réseaux et des plateaux de télévision que par les débats républicains -, il n’est pas d’argument fustigeant l’irrationalité ou l’incapacité politique des citoyen·ne·s qui n’ait été opposé aux revendications des troupes jaune fluo. Et il est vrai que le caractère à la fois disparate, inconséquent, haineux et buté des demandes formulées aux quatre coins de la France a servi ces attaques ironiques. Devant cette situation chaotique, de nombreuses voix ont appelé les insurgé·e·s à un peu de clarté, de cohérence et de structuration.

Aussi judicieuse soit-elle, il n’est pas sûr que cette prière soit sincère. Il n’est qu’à voir l’embarras dans lequel l’annonce d’une éventuelle liste RIC aux élections européennes a plongé certains de ces partis «amis». Que le petit peuple expose ses doléances, d’accord ; mais qu’il se pique de se mêler de questions de pouvoir, hors de question. Or, il va bien falloir s’y faire : un nouvel ordre est en gestation, dont témoigne la multiplication de ces «pratiques politiques autonomes» de citoyen·ne·s qui entendent, directement et à l’écart des organes officiels de la représentation, peser dans la détermination de l’avenir du monde dans lequel leurs vies s’inscrivent. Ces pratiques prennent la forme de rassemblements (comme actuellement en Pologne, en Hongrie, en Roumanie ou en Serbie), de plateformes ou de «partis mouvementistes» (entre autres le Mouvement Cinq Etoiles en Italie, Podemos en Espagne, Syriza en Grèce, Bouclier humain en Croatie, Demosisto à Hongkong et Québec solidaire) ou d’entrisme dans des partis établis (comme c’est le cas avec le Labour de Corbyn ou le Parti démocrate américain), sans oublier les déploiements de force à teneur moins démocratique (l’AfD en Allemagne, Bolsonaro au Brésil, Maduro au Venezuela, etc.).

L’irruption de groupes d’activistes sans attache dans l’univers clos de la politique est un phénomène qui gagne en importance à mesure que ces pratiques se diffusent et s’internationalisent.

La politique d’antan est frappée d’obsolescence par un changement dont il est temps de s’aviser : la démocratie directe n’est plus ce spectre redouté dont l’objet est la destruction de la démocratie représentative, mais sert de guide pour redéfinir les règles de fonctionnement de régimes démocratiques qui sont devenus des aristocraties électives ou des oligarchies méprisantes. Œuvrer à cette redéfinition, qui vise à rendre la représentation vraiment représentative, est la tâche à laquelle se consacrent ceux et celles des citoyens qui s’engagent dans ce «travail de médiation politique» qui consiste à mettre collectivement en forme les envies, les colères et les pulsions qui s’expriment de façon désordonnée dans une protestation afin de les structurer en revendications acceptées par tous et toutes et de les défendre sur un mode organisé. Ce travail a cessé d’être le monopole des professionnel·le·s de la politique, justifié par leur maîtrise d’un savoir rationnel, technique ou théorique.

Il leur faut désormais s’habituer à délibérer en pleine égalité avec des personnes concernées par la manière dont les Etats sont dirigés et dont l’action publique devrait être conduite pour contenter le bien commun. C’est ce changement qui se trouve à l’arrière-plan de ce moment fiévreux et inédit que nous fait vivre l’inflexible résolution que les derniers gilets jaunes affichent à faire triompher des demandes éparpillées.

Mener ce travail à bien prend du temps et réclame plus que la prolifération sur le moindre mètre carré du pays de débats encadrés et formatés par des experts confits de certitudes ou l’avalanche de critiques assénées par des idéologues aux idées claires et convaincus de leur vérité. C’est une tout autre façon d’envisager les relations politiques qu’il s’agirait d’adopter, faite d’humilité et d’intelligence des raisons d’autrui (du côté des gouvernants), d’effacement du dogmatisme (du côté des idéologues qui se croient détenteurs de l’explication du monde et des moyens de le transformer) et d’une ouverture au débat argumenté avec ses ennemis et ses opposants (du côté des protestataires). Autant dire que c’est mission impossible. Il arrivera sans doute un jour où les troupes échauffées arrêteront de faire de chaque samedi un rendez-vous attendu pour changer la rue en leur terrain de jeu. Il arrivera également un jour où les occupations de ronds-points auront usé la patience de ceux et celles qui les tiennent – quel que soit d’ailleurs le niveau de satisfaction donné aux revendications formulées. Et il arrivera même un jour où le grand débat national prendra fin. Tout rentrera-t-il dans l’ordre pour autant ? On sait que non, même si le calme reviendra avant les examens et les vacances. Le pouvoir en place se sera acheté une nouvelle tranche de temps avant la prochaine embardée et en se berçant de l’espoir de remporter les prochaines élections.

Pour trahir ce mauvais sort et accélérer la démocratisation de la démocratie, il serait peut-être utile que tout ce que ce pays compte d’hommes et de femmes de gauche investisse massivement le mouvement pour contribuer, sans nécessairement revêtir le gilet mais sans arborer ses affiliations non plus, à la formulation de revendications qui cibleraient les mécanismes qui causent la désespérance et la misère. Rien n’est plus révélateur de l’état actuel des partis et des syndicats de gauche – et de droite – que leur frilosité et leur incapacité à descendre dans cette arène bouillonnante pour se frotter aux opinions brutes de ceux et celles qui ont fait exploser les cadres d’un débat public qui s’est réduit, au fil des ans, à des propos aseptisés pour assurer la victoire d’un futur président. Mais si ce n’est aujourd’hui, alors quand et avec qui le feront-ils ?

Albert Ogien, sociologue

Photo : Vincent Jarousseau
Article tiré de Libération  le 1er février 2019
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