Grève générale – L’occasion manquée ?

Face à la mobilisation spontanée des gilets jaunes, les syndicats sont passés de leur défiance initiale à des tentatives de rapprochement restées incomplètes. Ce mardi 5 février, ils manifestent enfin.

L’émergence des gilets jaunes a pris de court aussi bien le gouvernement et ses alliés que l’ensemble du camp progressiste. Du côté des syndicats, la première réaction a été la méfiance. Et pour cause, le contexte ne semblait pas propice à l’action syndicale. Si les demandes de justice sociale et fiscale ainsi que le profil majoritairement populaire de ce mouvement rappellent la base historique du champ syndical, la mobilisation s’est déroulée en dehors du monde de l’entreprise et a vu se tenir côte à côte des petits patrons et leurs employés, le tout avec une infiltration – relative mais certaine – de l’extrême droite. Quoi qu’il en soit, ce mouvement interroge les syndicats sur le rôle qu’ils doivent jouer tandis que la construction d’une grève générale aurait sans doute permis une union de ces deux acteurs, tout en donnant une forte impulsion au mouvement.

Une rencontre d’un genre nouveau

Des hommes et des femmes en jaune fluo investissent les ronds-points du pays. Ils ne présentent pas une couleur politique claire, mais portent des revendications défendues de longue date par les syndicats. Ces derniers, déboussolés, ont répondu par la méfiance avant de tenter pas à pas un rapprochement. Fin octobre, des citoyens parfois proches de l’extrême droite appellent à manifester le 17 novembre 2018. L’Union syndicale Solidaires publie un communiqué dénonçant une « manipulation » de l’extrême droite tandis que Philippe Martinez intervient à France Inter pour trancher : « Il est impossible d’imaginer la CGT défiler à côté du Front national ».

Avec plus de 280.000 personnes sur 2000 blocages et une très forte mobilisation à la Réunion, la première journée des gilets jaunes finit de convaincre les politiques de gauche. L’ampleur du phénomène parvient alors à modifier – timidement ! – la ligne des organisations syndicales. En effet, la CGT et Solidaires ont fini par appeler à la mobilisation, mais sans cibler les gilets jaunes. Elles reconnaissent la légitimité des revendications sociales et progressistes, tout en se limitant à inviter le mouvement à venir à leur rencontre plutôt qu’à tenter d’y aller elles-mêmes. Finalement, ce ne sont pas les gilets jaunes qui débarquent chez les syndicats, mais l’inverse. La CGT Chimie, Sud Industrie et FO Transport décident de soutenir officiellement le mouvement. C’est le second acte, le samedi 24 novembre, qui va sonner pour les syndicats comme la confirmation d’une compatibilité avec leurs revendications et modes d’action. Au niveau local, les syndicalistes apportent parfois un soutien matériel et logistique. Une tribune de « syndicalistes contre la vie chère » est publiée sur Mediapart où une soixantaine d’entre eux affirme qu’il « est possible de s’engager collectivement dans cette bataille » tout en rappelant qu’« aucune agression, aucune violence raciste, sexiste ou homophobe n’est tolérable, quelle qu’elle soit et d’où qu’elle vienne ».

Les organisations sentent l’infléchissement et se montrent plus ouvertes au mouvement. Le 1er décembre, journée traditionnelle de mobilisation des sans-emploi, orchestre le rapprochement de ces deux pans de la mobilisation. Dans son communiqué du 27 novembre, Solidaires invite à faire de cette journée la rencontre de différents mouvements et modes d’actions : le Collectif Rosa Parks, chômeuses et chômeurs, grèves dans les lieux de travail et mobilisation gilets jaunes pour « des camarades et certains syndicats de Solidaires ». De même, la CGT profite de cette date habituelle pour renforcer l’appel des gilets jaunes sans les nommer, afin « que tous les citoyens, salariés actifs et retraités » se joignent aux manifestations du 1er décembre, conclut-elle. Avec la journée du 8 décembre, ces deux « actes » des gilets jaunes forment l’apogée de la mobilisation aussi bien à Paris qu’en région.

Des rapprochements, mais pas de jonction

La fracture du syndicalisme français autour des gilets jaunes n’a pas tardé à apparaître. Les syndicats réformistes ont pris de franches distances dès le début du mouvement. Le 13 décembre, à la suite d’une réunion nationale de ses organisations, le bureau national de Solidaires publie une déclaration appelant à une journée de grève interprofessionnelle le 14 décembre et à participer à la manifestation des gilets jaunes du 15 décembre. Cet appel confirme l’orientation prise par le syndicat et le place décidément du côté des soutiens au mouvement. Dans ce contexte, la CGT reste indécise. La signature par la CGT d’un communiqué regroupant les principaux syndicats – à l’exception de Solidaires – illustre les hésitations de la Confédération. Alors qu’en interne la CGT prônait le rapprochement avec le mouvement, ce communiqué du 6 décembre appelle à « engager le dialogue » et la « négociation » avec le gouvernement le tout en condamnant « toutes formes de violence dans l’expression des revendications ».

Les réactions ne se font pas attendre. La fédération Chimie parle d’un « coup de poignard dans le dos » tandis que la CGT Haute-Garonne « dénonce » le communiqué comme un « désaveu » des luttes en cours. Si le bureau confédéral tente de rassurer sa base en publiant un communiqué unilatéral, quelques heures plus tard, pour dénoncer les violences du gouvernement et refuser l’invitation de la ministre Pénicaud, le mal est fait. L’incident illustre les hésitations et la perte de repère de la CGT dans le mouvement.

Localement, des syndicalistes viennent aux manifestations du samedi ou aux blocages de la semaine, mais la réciproque n’est pas vraie. L’appel syndical à manifester le 14 décembre ne débordera pas du milieu syndical, avec quelques milliers de manifestants présents à Paris.

Situation de faiblesse

2018 n’aura pas connu de grève générale. Ce fait amène à réfléchir au rôle et au pouvoir des syndicats. Bien que l’incantation de la « grève générale » ne soit pas suffisante, un appel clair à une grève interprofessionnelle semble avoir fait cruellement défaut. Avec 11% d’adhérents, le syndicalisme français se caractérise par un taux d’adhérents bien plus faible que d’autres pays européens. En dehors des différents outils de mesure, les syndicats n’ont pas obtenu de victoire décisive au niveau national ou dans des secteurs d’ampleur depuis la défaite face à la réforme des retraites en 2010. À cela s’ajoutent les réformes du droit du travail et de la représentation qui complexifient davantage l’action syndicale.

Ce contexte, largement défavorable au syndicalisme de lutte, semble susciter une perte de confiance en soi des organisations syndicales. C’est cette perte de confiance qui pourrait expliquer, en partie, leurs hésitations et leur timidité. Jean-Louis Peyren, secrétaire général CGT de Sisteron Mourenx, condamne, dans une lettre à la CGT, ces hésitations comme un facteur de plus d’isolement des syndicats. Dans sa réponse au communiqué du 6 décembre, il conclut : « Doit-on, de fait, s’étonner d’être dépassé par le départ de la révolte du 17 novembre sans nous ? Eh bien non, aujourd’hui, la CGT paie toutes ces années de réflexions « Y aller ou pas ? », « Sommes-nous prêts ? » »

Tout d’abord, la construction d’une mobilisation générale nécessite la mise en route de l’ensemble de la structure d’un syndicat. La CGT connaît plus de 130 organisations tandis que Solidaires est une union syndicale reposant sur le consensus et le droit de veto de chacun des syndicats qui la compose. Cette structuration rend les structures nationales dépendantes des tendances de leurs différents syndicats. Ainsi, le syndicat Solidaires Finances publiques a dénoncé les attaques et blocages de centres d’impôts par les gilets jaunes. Selon ce syndicat, 134 centres dans 55 départements ont été visés à la fin novembre, de quoi expliquer en partie la lenteur du ralliement de l’Union syndicale au mouvement. Le débat interne et la convergence des intérêts de chaque secteur est à prendre en compte.

Absence d’impulsion

Durant le mouvement, des syndicalistes de différents secteurs et régions ont essayé de mettre en adéquation la machine syndicale aux gilets jaunes à travers des plateformes revendicatives, comme dans la Haute-Loire, ou par des appels à la grève, comme à la CGT Services publics qui appelle à soutenir la lutte des « gilets jaunes, gilets rouges, sans gilets ». Toutefois, ces initiatives locales ne peuvent remplacer le travail de mobilisation à l’intérieur des entreprises pour construire la grève. Ce travail peut se faire à l’initiative de la base, mais il demande une impulsion nationale.

Le « bouton » grève générale n’existe pas, bien sûr. Mais une grève interprofessionnelle ne peut venir des seuls appels de la base et ce alors même que le patron de la CGT déclarait, dans La Midinale de Regards du 30 novembre : « Notre responsabilité, c’est de mettre tout le monde en grève ». S’installe un jeu de miroirs dans lequel la base et le national attendent de l’autre un signe, une impulsion. Des signes de fédérations ou de syndicats locaux ont été lancés, mais étaient-ils suffisants ? Apparemment non, à en croire les doutes des structures nationales. Pourtant, une impulsion du national aurait pu aider à étendre la mobilisation aux secteurs encore dubitatifs.

À Solidaires, l’impulsion s’est faite par la déclaration du 13 décembre appelant à la grève interprofessionnelle pour le lendemain. Dès la fin novembre, l’Union syndicale invitait ses collègues à une réunion intersyndicale dans le but d’envisager une mobilisation générale. Toutefois, Solidaires, syndicat minoritaire et présent essentiellement dans le public, ne peut convoquer à lui seul une grève générale. Du côté de la CGT, les oscillations du bureau confédéral n’ont pas permis de donner une impulsion suffisamment claire et forte pour passer des initiatives locales à la mobilisation générale. C’est ce que pointent des cégétistes dans leur appel du 13 décembre qui affirme que la CGT « est à une croisée de chemins ou bien [elle] tourne le dos à ce mouvement et la majorité de travailleurs qui le compose […] ou bien nous cherchons à converger », avant de conclure : « À l’image de certaines de nos structures CGT, nous devons investir la mobilisation en cours et chercher des convergences, pas seulement dans le discours mais en l’organisant réellement ». Les organisations comme Solidaires et la CGT – dont le secrétaire général appelle à « remettre le couvert » dès la rentrée 2019 – n’ont apparemment pas dit leur dernier mot. Mais leur relative absence du mouvement pourrait être un frein important.

Quelle que soit la suite du mouvement en jaune fluo – reprise de la mobilisation, participation aux élections, etc. –, ce dernier a recomposé en partie le champ des luttes. En outre, il a mis en lumière les difficultés de longue date des organisations syndicales. Pour les syndicats, l’enjeu est de définir leur rôle face à des mouvements sociaux d’un genre nouveau, mais aussi et surtout de parvenir à toucher voire à organiser ces catégories de travailleurs qui ont pris d’assaut les ronds- points, sortant ainsi du silence et, momentanément du moins, de l’isolement.

Photo Laurent Hazgui
Arthur Brault-Moreau
Article tiré de Regards . le 5 février 2019

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