J.Luc Mélenchon – Leçons de Madrid

Une rude dispute a provoqué dans Podemos une quasi-scission qui semble heureusement repoussée à cette heure. Il ne peut être question pour nous ici d’entrer dans le débat entre nos amis en Espagne. Nous ne sommes pas assez bien informés pour être utiles. Et nous ne sommes pas capables de faire la part respectives des tensions personnelles et des divergences de fond. Car il arrive souvent que les unes mènent aux autres ou qu’elles en servent de prétexte. Nous avons pu le constater chez nous aussi. Pour ma part, je connais personnellement les deux principaux protagonistes visibles du débat espagnol, Pablo Iglesias et Íñigo Errejón, avec qui j’ai des relations personnelles très fraternelles et de longue date. Je traite avec Pablo comme dirigeant du mouvement et partenaire dans le cadre de notre alliance européenne « Maintenant le peuple ».

Pour autant, je connais les données de départ du débat et je crois qu’il nous concerne aussi. La ligne politique qui a consisté à sortir du cadre des compétitions entre les partis traditionnels et surtout hors de leur champ de latéralisation a permis dans nos deux pays une percée spectaculaire de notre mouvance. En France elle a placé « La France Insoumise » largement devant tout l’ancien espace de la gauche. Pas en Espagne. Mais à la fin, la situation relative de nos deux organisations buttent sur le même problème : comment produire une majorité politique gouvernementale. En Espagne, la position de second derrière le Parti socialiste espagnol a désigné celui-ci, selon nos camarades espagnols, comme un partenaire d’autant plus évident que ce rapprochement était la condition de la victoire de la censure contre le gouvernement corrompu de Mariano Rajoy.

Nous avons la situation inverse en France. Placée en tête, c’est à « la France Insoumise » de faire une proposition politique au sens général du terme. Ce n’est pas une tâche aisée. Nous chevauchons une réalité sociale éclatée et un champ politique explosé et discrédité. L’idée de parvenir à constituer seul une majorité n’est pas réaliste. L’idée d’alliance politique au sens traditionnel serait totalement contre-performant et dissuasif. Les élections partielles ont montré cruellement l’effet profondément négatif d’un passage dans le camp de « la gauche rassemblée ». La ligne « fédérer le peuple » reste notre boussole. Cela veut dire partir des aspirations et du mouvement populaire pour avancer et ouvrir une issue positive à la crise de la société. Sans préalable d’accords d’organisation.

Dans cet état d’esprit, en mai dernier, j’ai pris l’initiative d’une proposition. Celle d’un « « nouveau front populaire ». Cela fut fait en grande solennité dans le journal Libération, pensant que le lectorat de ce journal pouvait entendre l’offre faite. L’idée prend la forme suivante : former un front politico-social sans exclusive sur un programme populaire. Cette proposition a reçu l’approbation de la gauche du PS groupée autour de Maurel et Liennemann. Mais pour le reste, toutes les formations de la gauche traditionnelle l’ont récusée, sans exception. Parfois avec des propos très violents. Depuis lors, s’agissant de ces forces politiques, le discours est celui de l’ostracisation à l’égard de la « France insoumise ».

Naturellement, j’euphémise en parlant d’ostracisation. Les noms d’oiseaux n’ont pas manqué. Ainsi quand on a vu un Olivier Faure du PS, pour ne citer que lui, aller jusqu’à parler de dérive « rouge-brun » à notre sujet. Notre effort s’est alors entièrement concentré sur l’action de terrain et sur la forme de rassemblement que nous pouvions donner à voir concrètement. Ainsi avons-nous voulu constituer une liste pour les élections européennes qui soit exemplaire de notre visée. Ce qui fut fait. Cette liste est bien un alliage de militants de causes écologiques et sociales, d’associatifs, de syndicalistes et de militants politiques. Enfin, nous avons choisi une tête de liste prise hors de nos rangs, militante reconnue d’une des luttes les plus frontales contre le capitalisme financier de notre temps qu’est la bataille contre la fraude fiscale. Nous avons choisi de donner le signal d’un groupe qui s’ouvre à toute la diversité de la société au service du combat commun.

Ce qui adviendra est dès lors dans la main des électeurs de notre mouvance profondément démobilisés à l’heure qu’il est selon les sondages. En effet, selon eux, il n’y aurait que 19% des électeurs de la « France Insoumise » disposés à se rendre aux urnes contre 48% pour le reste de l’électorat. Quelque raison que l’on ait de douter de la validité d’une telle surévaluation de l’abstention des nôtres, il faut faire comme si elle était avérée pour se garder des mauvaises surprises que les fabricants de prophéties auto-réalisatrices voudraient nous mitonner ! Au demeurant, elle comporte sa part de vérité. C’est de cela dont nous fumes victimes aux élections législatives de 2017 puisque seulement 35% de nos électeurs de la présidentielle revinrent voter pour nos candidats. Je me souviens avoir dit à l’époque que si tous nos électeurs revenaient, nous aurions gagné cette élection. En effet le vainqueur, la République en marche, a rassemblé 7 millions de voix. Comme nous à l’élection présidentielle. On voit donc où se dirigera notre priorité de campagne : un maillage fin de nos zones de force.

Par rapport au cas espagnol, je viens d’indiquer quel est notre choix stratégique. Ce n’est ni celui du splendide isolement dans le mépris des autres, ni le retour à la cacafouilla des sigles. Il va de soi que ce choix ne peut satisfaire tout le monde dans nos rangs. En existe-t-il qui puisse le faire ? Est-ce important d’y parvenir ? Sans doute. Mais ce n’est pas le plus important, loin de là. Car nous parlons ici de mettre d’accord quatre cent mille personnes et sept millions d’électeurs. Nous y sommes parvenu une fois dans l’élection présidentielle. Comment y parvenir de nouveau ou en approcher de manière significative ? Les uns veulent une raideur monochrome, les autres des synthèses tous azimuths.

Pour ma part, je n’ai jamais cru que l’on puisse fixer utilement sa ligne d’action en ayant pour repère les arrangements internes d’une organisation. Je me repère sur l’état de la société et la forme de ses pulsions. Selon moi, le pire de la situation présente est dans la difficulté de rassembler dans un même projet les classes moyennes et les secteurs populaires les plus abandonnés. Le programme « L’Avenir en commun » répond selon moi a ce dessein. Encore faut-il pouvoir en parler. Or le système médiatique tout entier fonctionne comme une machine à invisibiliser les débats qui pourraient fédérer au profit de bavardages sans fin, futiles et pulsionnels. Participer à une émission, c’est passer la moitié de son temps à essayer d’avoir la parole et l’autre à répondre à des attaques tordues. Pour autant, les moyens d’agir existent. D’abord en se dotant de nos propres moyens d’expression. Ensuite en rendant visibles nos intentions. Ainsi, dans un scrutin de liste, la composition de la liste fonctionne comme un miroir tendu à la société. Je crois que nous en avons constitué un de bonne qualité grâce au travail en profondeur du comité électoral et sans doute aussi du fait de la composition de celui-ci et de sa moitié de membres tirés au sort. Mais dans un scrutin européen, la difficulté pour nous se complique. En effet nos électeurs sont parmi les plus critiques à l’égard de l’Union européenne et de ses institutions, y compris de son Parlement. Résoudre cette difficulté concentrera nos efforts de campagne.

Je crois que nous nous sommes épargné un des inconvénients qu’ont rencontré nos amis espagnols. Ils se sont dotés de statuts qui donnent à leur mouvement une forme de fonctionnement vertical propre aux partis traditionnels. On y trouve des votes internes par courants lors des congrès et le traditionnel fractionnement en majorité et minorités. Nous avons choisi un autre chemin. D’abord en choisissant d’évoluer lentement et par approximations successives. Nos institutions internes ne permettent pas le fractionnement. Depuis notre première convention en pleine présidentielle, nous tirons au sort une large partie de nos effectifs. La mise en place de « l’Assemblée représentative » du mouvement a suivi ce modèle. Et les statuts provisoires de fonctionnement qu’elle a adopté ont clairement rejeté.

Le mouvement la France insoumise n’est pas un parti, il ne le sera sans doute jamais. Il fonctionne comme un label commun à tous ceux qui le rejoignent. Chaque mois, mille personnes rejoignent ainsi le mouvement d’une façon individuelle. Parmi eux, des militants de divers partis politiques et, pour l’essentiel, des personnes sans aucune affiliation personnelle. La liberté d’initiative à la base est totale dans le cadre du programme « L’Avenir en commun ». De leur côté, les militants politiques discutent de leur ligne et éventuellement de leur proposition d’action dans leur propre cadre. Le but par-dessus tout est d’éviter le régime interne comparable à celui du PS avec ses tendances construites autour de personnes négociant des places aux élections. Surtout éviter de faire jouer le pouvoir de nuisance comme un argument de chantage interne.

Il va de soi, dans ces conditions, que plutôt que de faire des fractions et tendances, ceux qui ont à dire et à faire de manière distincte sont invités à former leur propre parti. Ils pourront alors exprimer en toute liberté leur point de vue, non dans le mouvement, comme dans un champ clos de bataille fractionnelles, mais dans la société où ils pourront convaincre librement et gagner au mouvement ceux qui le voudront. Et ces partis peuvent devenir ensuite une composante du mouvement. Cela se fait dans l’espace politique de manière distincte, puis à la base, dans les groupes d’action, de façon indistincte. C’est le choix qu’ont fait les socialistes et les membres du MRC qui ont rejoint le mouvement la « France insoumise ». Ils se garantissent leur liberté d’expression et d’action en créant un parti cette fin de semaine à Valence. Leurs actions, leurs débats leur appartiendront en propre comme leur mode d’organisation pour trancher les questions qu’ils décideront de mettre à leur ordre du jour.

Il en va de même aujourd’hui avec le Parti de Gauche dont je suis issu, les « Communistes insoumis », les militants « d’Ensemble insoumis ». Il y avait un autre groupe « les Socialistes insoumis », on s’en souvient. Il put librement quitter le mouvement quand il s’est estimé mal représenté dans la liste aux élections européennes. Rien n’obligeait au ton aigre et vindicatif que prit cette rupture. Mais cela montre que la fluidité reste la règle entre ceux qui décident de participer a la vie du mouvement. De son côté le mouvement « la France insoumise » approfondira chemin faisant son propre modèle sous le feu de l’expérience. J’ai qualifié cette forme de « gazeuse ». Il s’agissait de décrire à la fois une volonté de refuser la rigidité des formes d’organisation et le désir d’occuper tout l’espace des formes d’action possible. Le mot d’ordre est de créer un mouvement inclusif, éclaireur, déclencheur. Et de s’en donner le moyen concret comme nous le faisons déjà pas trop mal.

Chaque semaine deux ou trois cent initiatives locales sont affichées sur le site de la « France Insoumise ». Ici là des ateliers des lois se tiennent, des conférences gesticulées sont données, des écoles de formations se tiennent, des réunions autour des livrets thématiques du programme sont organisées, des actions de toutes sortes sont entreprises des plus concrètes aux plus abstraites. De son côté le groupe parlementaire a suivi son évolution. À présent nous réunissons aussi un groupe interparlementaire avec les sénateurs et députés européens insoumis. Ce chemin inclusif qui refuse les batailles rangées de motions et tendances impraticables dans un mouvement qui compte 400 000 inscrits est le meilleur selon moi pour éviter la montée en tensions que nos amis espagnols ont connu. Mais surtout, il permet de montrer à la société un autre visage. Il explique pourquoi les insoumis étaient parmi les mieux préparés à intégrer les regroupements de gilets jaunes sans aucun esprit de fraction ou de plan d’influence partisane. Juste là au travail avec les autres pleinement partie prenante de toutes les tâches, ne rendant aucun compte ni rapport à quelque instance centrale que ce soit. Juste comme des poissons insoumis dans l’eau. Chacun sait pourquoi il est là et ce qu’il est juste de faire. Nous ne sommes pas une avant-garde. Juste une composante de l’engagement populaire.

Jean-Luc Mélenchon
Article tiré de son blog . le 3 février 2019

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