Jean-Paul Jambon - « Le logement est un produit de première nécessité »

Jean-Paul Jambon, le responsable varois de la Fondation Abbé Pierre livre son analyse sur l’habitat indigne, ses causes et les responsabilités engagées, juste après avoir reçu des mains d’Émilie Guerel, la députée LREM de la 7e circonscription du Var, la Médaille de l’Assemblée nationale.

On connaît l’engagement de Jean-Paul Jambon, le responsable varois de la Fondation Abbé Pierre, son caractère entier et son acharnement à dénoncer partout, quitte à récolter quelques inimitiés, la pénurie de logements sociaux dans le département, le manque de transparence des commissions d’attribution, un droit au logement opposable trop mal respecté, sans compter l’indignité qui frappe l’habitat. Aussi, il eut été étonnant que le militant logement se laisse étourdir par les titres honorifiques. Après la remise de la Médaille de l’Assemblée nationale par la députée LREM Émilie Guerel, le militant de la cause logement répond donc à chaud, sans langue de bois, aux questions de La Marseillaise.

Où en est-on vraiment, selon vous, de la prise de conscience de l’urgence qu’il y a à s’attaquer au logement indigne ?

Jean-Paul Jambon : Après le drame de la rue d’Aubagne, à Marseille, résultant d’une situation connue et dénoncée, la question est de savoir si les pauvres ont vocation à mourir dans la rue ou dans les décombres d’un immeuble vétuste. Si nous convenons collectivement que la réponse est non, alors il faut tout mettre en œuvre pour que cela change vraiment et ne pas attendre de nouveaux morts. Mais je suis assez pessimiste. L’effet va durer 5-6 ans, parce que tout le monde se rend bien compte qu’il faut se bouger. Mais après ?

Est-ce que le département du Var est à l’abri d’une pareille catastrophe que tout le monde avait vu venir sans broncher ?

J-P. J. : Bien sûr que non, pas une semaine ne se passe sans qu’une toiture ou un plancher s’effondre, la presse et les médias s’en font d’ailleurs régulièrement l’écho, avec la mise en évidence de nombreuses situations d’habitat indigne, d’immeubles dont les façades s’écroulent. Et cela tant dans les zones urbaines que dans nos communes rurales, d’habitants tant locataires que propriétaires pauvres vivant dans des conditions inacceptables d’indignité du logement. Selon les données de Filicom, le fichier des logements par commune établie par la Direction générale des finances publiques, plus de 52 634 Varois, soit 5,2 % de la population du département vivent dans des logements du parc privé potentiellement indigne. Avec un taux qui peut s’élever à 8 ou 9 % sur certaines zones géographiques.

Peut-on établir une chaîne des responsabilités ?

J-P. J. : On est en droit en tout cas de se poser des questions sur les priorités de l’État concernant la politique du logement. Par exemple, alors que l’on s’interroge sur les premiers résultats liés à la nécessaire rénovation énergétique des immeubles, n’a-t-on pas fait passer au second plan la réalité de l’habitat indigne ? L’autre point qui pose problème c’est le laxisme, voire parfois la bienveillante compréhension des « autorités locales » vis-à-vis de bailleurs négligents et des « marchands de sommeil » exploitant la misère. Ça existe. Est-ce qu’on donne à notre justice les moyens de combattre et sanctionner ces situations ? Ce qui m’embête un petit peu concernant ce département, c’est que dans les Bouches-du-Rhône et les Alpes-Maritimes des groupes ont été créés pour lutter contre la délinquance et poursuivre les marchands de sommeil mais rien dans le Var. J’ai relancé le préfet hier encore pour réunir un comité local de l’habitat afin que tout le monde travaille ensemble. Mais pour l’instant…

Le nœud du problème n’est-il pas tout simplement à rechercher dans la pénurie de logements sociaux ?

J-P. J. : Oui, bien sûr, mais plus largement tout ceci est le reflet d’une carence en matière de constructions de logements accessibles à tous et en priorité aux plus pauvres.

Et là-dessus, il faut rajouter les effets pervers des différentes politiques fiscales menées depuis 30 ans qui ont conduit à la financiarisation du logement alors qu’il devrait être un « produit » de première nécessité. Des aides ont été données sans contrepartie, la seule obligation étant de louer au prix du marché. Si encore on avait réclamé de louer à un prix social, de participer à la solidarité nationale pour bénéficier de ces avantages fiscaux, ça aurait pu se défendre. Mais là ça n’a pas été pas du tout le cas.

Ces mesures incitatives distribuées sans discernement ont, en plus, produit une augmentation du prix des loyers. Je m’étonne d’ailleurs que ce sujet ne soit pratiquement pas abordé par les acteurs du mouvement des « gilets jaunes ». Les loyers, c’est un vrai problème de pouvoir d’achat, c’est même l’une des premières marches pour l’améliorer.

Le budget de 2 milliards d’euros alloué à l’hébergement d’urgence est un vrai constat d’échec des politiques publiques en matière de logement. Ces deux milliards auraient pu être utilisés autrement, pour loger des gens. Au lieu de cela le président Macron dit que le logement coûte très cher : 40 milliards d’euros. Ce qu’il oublie de dire c’est que cela en rapporte 73 milliards. Le gain pour l’État est donc de 33 milliards d’euros. C’est plutôt un bon investissement. Il faut donc arrêter de dire que ça coûte un pognon de dingue, même si cette fois ce n’est pas l’expression qu’il a utilisée.

Pour ce qui est de l’effort public pour le logement, je veux rappeler qu’il représentait 1,75 % du PIB en 2007, qu’il est monté en 2009 jusqu’à 2,3 % et que depuis il ne cesse de descendre de façon constante. Résultat en 2018 il était inférieur à ce qu’il était en 2007.

La solution est donc politique et réclame donc un véritable investissement…

 J-P. J. : Oui c’est inévitable. Peut-on continuer d’accepter qu’il y ait 4 millions de pauvres, un chiffre qui a progressé de 1 million en 10 ans, dont plus de 200 000 d’entre eux sans logements, avec +50 % en une décennie ? La dernière question que je voudrais poser concerne les engagements du président de la République de ne plus avoir de SDF en fin 2017. Que deviennent-ils ? Aujourd’hui, on compte déjà plus de 30 personnes mortes dans la rue en ce début d’année 2019.

Photo T.T
Propos recueillis par Thierry Turpin
Article tiré de la Marseillaise . le 5 février 2019

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