Les gilets jaunes sont avant tout en mouvement

Certains à gauche ont voulu figer les manifestants en un soulèvement réactionnaire, voire raciste : ils ont ainsi freiné une remise en question de la trajectoire néolibérale prise par la société française et rendu service au gouvernement.

Le mouvement des gilets jaunes est difficile à cerner en raison de son mode de coordination, plus que «d’organisation», particulier : pas de leaders reconnus ou même autoproclamés, décentralisation, horizontalité etc. Y parvenir est un enjeu de sciences sociales mais aussi une question politique : quelles conséquences peut-on attendre d’une contestation sociale de cette ampleur ?

Quelques études sont disponibles : des enquêtes de terrain, nécessairement limitées en raison de la présence des gilets jaunes sur l’ensemble du territoire, des études des échanges sur les réseaux sociaux ou encore des sondages sur le soutien aux gilets jaunes. On voit déjà apparaître des interprétations contradictoires : mouvement aux revendications de gauche pour les uns, «transition populiste de droite»pour les autres.

La composition sociologique semble relativement simple à établir si on ne cherche pas une trop grande précision : classes populaires et moyennes, personnes actives, revenus plutôt modestes, situations de précarité…

Certaines enquêtes sur le soutien aux gilets jaunes renseignent aussi sur les attentes en matière de politique économique. On apprend dans l’une d’elles (1) que 60 % des sondés qui soutiennent les gilets jaunes pensent que le capitalisme devrait être réformé en profondeur alors que ce n’est le cas que de 35 % des personnes opposées à ce mouvement. Il semblerait donc que les Gaulois réfractaires au changement ne soient pas là où Macron veut les voir.

Quant au retour de la lutte des classes qui n’était jamais partie, jugez plutôt : 85 % des personnes soutenant les gilets jaunes estiment que «l’économie actuelle profite aux patrons aux dépens de ceux qui travaillent» ; 50 % tout de même des opposants aux gilets jaunes ont exactement la même opinion. Mais les deux groupes n’en tirent pas nécessairement les mêmes conclusions. 51 % des personnes soutenant «tout à fait» les gilets jaunes pensent qu’il faut prendre aux riches pour donner aux pauvres ; seulement 7 % de ceux qui ne les soutiennent «pas du tout» les suivent dans cette voie.

Ces réponses expriment que les sympathisants des gilets jaunes, comme probablement ces derniers, soutiennent fortement une orientation pro-justice sociale et égalité, avec une opposition entre «ceux qui travaillent» et les patrons plutôt qu’entre les premiers et les «assistés». Mais cela ne fournit pas d’indication sur beaucoup d’aspects plus concrets du modèle socio-économique : droit du travail, protection sociale, réglementation financière, etc.

Et 40 % de ceux qui soutiennent «tout à fait» le mouvement approuvent la proposition selon laquelle «pour faire face aux difficultés économiques, il faudrait que l’Etat fasse confiance aux entreprises et leur donne plus de liberté», contre 64 % de ceux qui ne le soutiennent «pas du tout». La question, présente dans les enquêtes électorales depuis 1988, est fruste, opposant la «liberté des entreprises» au «contrôle de l’Etat». Elle est susceptible d’être comprise très différemment par un employé d’Amazon ou un plombier. Vouloir en conclure que les gilets jaunes ou leurs soutiens seraient partiellement favorables au libéralisme relève de l’acte de foi.

Quant au «libéralisme culturel», les résultats de l’enquête sont conformes à la sociologie des soutiens des gilets jaunes. L’attitude vis-à-vis de l’immigration est à peine moins favorable que la moyenne des Français. L’ambiguïté est présente dans les questions là aussi. Les soutiens des gilets jaunes sont plus nombreux que leurs détracteurs à penser que les enfants d’immigrés ne sont pas vraiment des Français comme les autres. Mais nombre d’enfants d’immigrés diraient exactement la même chose.

Il y a un aspect autoréalisateur dans les qualifications du mouvement. Ceux qui à gauche ont tenu à y voir un soulèvement réactionnaire voire raciste, justifiant ainsi leur dénigrement et leur désengagement, ont été nuisibles à la progression de ce mouvement vers une remise en cause de la trajectoire néolibérale prise par la société française. Ils ont par là même rendu service au pouvoir, qui ne demande pas mieux que de se présenter comme l’alternative à un «populisme» repeint aux couleurs de l’extrême droite. Un mouvement est par nature en évolution constante, et la convergence des luttes ne consiste pas à attendre dans son fauteuil que les autres convergent vers sa propre position.

(1) Le baromètre de la confiance politique, Cevipof, vague 10, janvier 2019 et «Les gilets jaunes ou le retour de la lutte des classes», Luc Rouban.

Cette chronique est assurée en alternance par Anne-Laure Delatte, Ioana Marinescu, Bruno Amable et Pierre-Yves Geoffard.

Photo MYOP/Stéphane Lagoutte
Bruno Amable professeur à l’université de Genève
Article tiré de Libération . le 4 février 2019


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