« Modérés », « radicaux » et « sociables » – Quand les gilets jaunes se divisent pour durer

Plus de deux mois après le début du mouvement, les gilets jaunes tentent de se structurer. Mais entre abandons et bisbilles internes, le mouvement peine à trouver une cohérence, même si de grandes familles émergent aujourd’hui.

Chez les gilets jaunes, les ruptures sont plus difficiles à suivre qu’un épisode de Santa Barbara ou de Riverdale. En témoigne la prise de bec qui a agité deux des têtes les plus médiatiques du mouvement, Priscilla Ludosky et Eric Drouet, à la mi-janvier. On les pensait fâchés mais le jour de « l’acte XII », ce samedi 2 février, on les a vu poser ensemble sur une photo de famille en compagnie de Maxime Nicolle et Jérome Rodrigues. Avant, ce lundi encore d’exprimer des désaccords quant à la manière de poursuivre leur action. Une chose est en tout cas certaine : aucun d’entre eux ne soutient particulièrement Ingrid Levavasseur, autre figure emblématique, qui a récemment annoncé son intention de prendre la tête d’une liste aux élections européennes. Décryptage des divisions au sein du mouvement.

S’il est facile d’assimiler ces bisbilles à un manque de cohérence et d’expérience politique, elles témoignent surtout de la transformation du mouvement en trois grandes familles : les gilets jaunes « modérés » , « radicaux » et « sociables ». Trois familles, pour trois approches« Le mouvement est loin d’être homogène, relève Stéphane Sirot, historien et spécialiste de l’histoire des grèves et du syndicalisme. La diversité sociologique du mouvement conduit forcément à une multiplication des moyens d’action. »

Des gilets jaunes aux élections

Au point, aujourd’hui, de rendre presque insoupçonnables les points de convergence entre Ingrid Levavasseur et Maxime Nicolle, par exemple. La première, qui a annoncé le 23 janvier son intention de se présenter aux élections européennes, occupe la frange la plus « réformiste » du mouvement. « Chaque mouvement social est traversé par des forces qui peuvent s’opposer, poursuit l’historien.
Il y a toujours des degrés de radicalité plus ou moins forte, jusqu’à
parler de frange ‘réformiste’, comme chez les gilets jaunes »
. Pour celle-ci, l’action contestataire ne pourra trouver de réel débouché que si elle est transformée par les urnes.

Ce groupe de gilets jaunes modérés est toutefois divisé sur la manière d’infiltrer le système pour mieux le modifier. Il y a ainsi ceux qui veulent s’emparer des élections européennes pour faire entendre la voix des gilets jaunes. Plusieurs listes sont déjà annoncées, comme celles de l’Union jaune, de Patrick Cribouw, figure niçoise du mouvement, ou encore du Rassemblement des « gilets jaunes citoyens » de Thierry-Paul Valette, dans le Calvados. La plus médiatique de ces têtes de liste est néanmoins Ingrid Levavasseur. L’ancienne aide-soignante voit dans les européennes une occasion à saisir « car il s’agit du premier scrutin depuis le début du mouvement », nous avait-elle confié le 24 janvier. Son projet est toutefois en difficulté : son directeur de campagne, Hayk Shahinyan, a expliqué le 28 janvier vouloir « prendre du recul »; elle a également été lâchée par ses principaux colistiers. « Beaucoup de mouvements sociaux font émerger des figures dans le champ politique, note Stéphane Sirot. La différence, c’est qu’ils ne sont que peu ou pas politisés, et que leur inexpérience se ressent dans leur action ».

Un parti plus grand que les gilets jaunes

La gilet jaune fait ainsi face à de multiples écueils dont celui, pas des moindres, du financement d’une campagne. Ingrid Levavasseur a récemment refusé l’aide proposée par Jean-Marc Governatori, ancien chef d’entreprise à la tête du mouvement Alliance écologiste indépendante. Celui-ci, qui projette d’aider son ami Francis Lalanne à former une liste gilets jaunes, entend pourtant financer le projet à hauteur de 800.000 euros. A la suite du refus de la jeune femme, le mécène providentiel pourrait se tourner vers une autre figure du mouvement : Jean-François Barnaba« Il s’agit de l’unique projet de liste cohérent car c’est le seul qui a un début de financement sérieux », explique à Marianne ce gilet jaune de l’Indre. En discussion avec Alexandre Jardin en décembre, Barnaba s’est récemment rapproché du binôme Governatori-Lalane. « Je ne prendrai part à rien s’il n’y a pas un programme construit pour les européennes », prévient néanmoins le sexagénaire.

Pessimiste quant à l’état actuel du mouvement, Barnaba estime consommée la rupture entre les gilets jaunes qui veulent entrer en politique et ceux « restés » sur les ronds-points : « On a deux visions très différentes de la société actuelle. Ceux qui continuent de se mobiliser le samedi pensent que l’on vit en dictature, assure-t-il. Je crois qu’on vit dans une forme de démocratie déviante, qu’on peut encore changer mais de l’intérieur »« Les gilets jaunes se sont retrouvés sur des questions économiques qui n’étaient plus discutées depuis longtemps dans le spectre politique, à droite comme à gauche, décrypte Stéphane Sirot. C’est ce qui a fait leur force. » D’un autre côté, cela signifie aussi qu’ils viennent de cultures politiques divergentes « et qu’ils peuvent envisager leur lutte de manières différentes », souligne l’historien.

Ingrid Levavasseur et Jean-François Barnaba sont rejoints sur cette ligne par Jacline Mouraud. Avec son parti « Les Émergents », cette figure du mouvement entend aussi prendre le chemin traditionnel de l’engagement politique, mais estime que ses deux camarades se trompent de combat. « On ne peut pas faire un programme en deux mois, juge-t-elle. Je veux qu’on prenne le temps pour présenter un projet chiffré et cohérent, pour être crédibles ». Objectif : les municipales, en 2020. Pour gagner, Jacline Mouraud entend comme Jean-François Barnaba rassembler « plus large que les gilets jaunes » : « Ceux qui manifestent le samedi ne sont plus la majorité », assure-t-elle. Autrefois star du mouvement grâce à ses interventions truculentes en vidéo et dans les médias, Jacline Mouraud s’en distancie peu à peu : « Après les torrents de boue que j’ai reçus, je n’utiliserai plus le qualificatif de gilet jaune pour mon parti », nous confie-t-elle.

L’action sur le terrain

Jacline Mouraud, au même titre qu’Ingrid Levavasseur, a en effet été vivement critiquée en raison de son engagement en politique. Portée par des personnalités du mouvement comme Maxime Nicolle ou encore Eric Drouet, la branche la plus « radicale » du mouvement préfère continuer à se mobiliser sur le terrain chaque samedi. Ce mardi 5 février, les deux gilets jaunes appellent à la grève générale, cette fois accompagnée d’un mouvement syndical mené par la CGT : « S’ils participent, ils se joignent à nous, pas l’inverse, martèle Maxime Nicolle auprès de MarianneHors de question qu’ils tirent la couverture à eux !« . Hostiles à toute forme de récupération politique, ces gilets « radicaux » entendent faire perdurer l’esprit du 17 novembre : celui de manifestations spontanées, centrées sur une revendication principale, à savoir l’obtention du RIC, ou référendum d’initiative citoyenne. Ils ont ainsi mal digéré qu’Ingrid Levavasseur s’empare de cet acronyme pour baptiser sa propre liste « RIC », pour Rassemblement d’initiative citoyenne. « Il va falloir qu’elle change !, s’agace-t-il. Elle n’a aucune raison d’employer un nom qui appartient à tous les gilets jaunes ! ». Il est rejoint sur ce point par Eric Drouet, qui avait lui aussi désavoué l’initiative de l’ancienne aide-soignante dès le lendemain de sa candidature.

Les gilets jaunes les plus radicaux sont toutefois aussi loin que les autres de faire front uni. S’ils se sont affichés ensemble lors de la dernière manifestation ce samedi à Paris, Eric Drouet et Maxime Nicolle sont aujourd’hui en désaccord. « Pas sur le fond mais sur la forme », explique celui qui se fait appeler « Fly Rider » sur les réseaux sociaux. Cause de la bisbille : un billet Facebook du routier Drouet, appelant à l’organisation d’un débat avec des personnalités politiques, comme Jean-Luc Mélenchon ou encore Olivier Besancenot. « Je refuse de prendre part à quelque chose avec des politiques », nous assure son jeune camarade, qui a déjà mis en doute l’initiative dans plusieurs lives Facebook. Maxime Nicolle estime ainsi stérile « de discuter avec des gens qui ne seront pas d’accord »avec lui ou « qui appartiennent à l’opposition d’Emmanuel Macron » et qui « ne feront que prendre la posture de l’opposant« . Voilà bien l’ennui – ou l’avantage – d’un mouvement qui se veut horizontal et transparent : son linge sale se lave en public.

Les « sociables »

Comme Maxime Nicolle, Priscilla Ludosky se tient éloignée du projet de débat d’Eric Drouet. La jeune femme poursuit tranquillement sa tournée de conférences en compagnie d’Etienne Chouard, professeur d’économie et grand défenseur du RIC. Bien que proche de deux des figures les plus radicales du mouvement, Priscilla Ludosky semble aujourd’hui naviguer dans les eaux d’une famille au centre du mouvement, qui émerge entre les modérés et les radicaux : les sociables, amis avec tout le monde et qui entendent œuvrer à la convergence des luttes.

Cette frange des gilets jaunes est portée par des personnalités plus discrètes comme Lydie Coulon, à l’origine de la plateforme « Le vrai débat ». Opposée à celui organisé par le gouvernement, cette militante entend agréger les « vraies » revendications de « tout le monde ». Une ambition de la première heure pour cette gilet jaune endurcie. A l’exemple de Jacline Mouraud, qui décrit chaque rond-point « comme une petite Assemblée nationale », la gilet jaune se targue d’avoir perçu les divisions naissantes à un micro-niveau. « Déjà, sur mon rond-point, je faisais le casque bleu pour réunir tout le monde », se rappelle-t-elle. Pour l’instant, « Le vrai débat », semble rencontrer son petit succès. Une semaine après son lancement, le site a ainsi accueilli un peu plus de 100.000 visiteurs uniques. « Nous devons même changer les serveurs, assure-t-elle. Ils ne sont pas assez puissants pour le nombre de visites que nous recevons !« . A terme, Lydie Coulon espère que le vrai débat pourra « profiter à chacun, de l’individu au parti politique ». Un peu comme un trait d’union entre militants et (aspirants) politiciens.

Photo : Hans Lucas – Laure Boyer
Alexandra Saviana
Article tiré de Marianne  le 5 février 2019

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