Affaire Benalla – Comment l’on est passé des soupçons de Matignon à la perquisition chez Mediapart

Les services d’Edouard Philippe ont dû confirmer ce mercredi 6 février avoir écrit au parquet de Paris pour faire état « d’informations » sur les enregistrements clandestins du tandem Benalla-Crase, révélés la semaine dernière par Mediapart, qui a subi par la suite une tentative de perquisition. Voici ce qu’il s’est passé.

 

Matignon à son tour rattrapé par la tourmente Benalla. Les services du Premier ministre ont dû confirmer ce mercredi 6 février avoir écrit au parquet de Paris, vendredi dernier, pour faire état « d’informations »concernant les enregistrements clandestins du tandem Benalla-Crase, réalisés le 28 juillet dernier et révélés la semaine dernière par Mediapart. C’est un courrier signé par le directeur de cabinet d’Edouard Philippe, Benoit Ribadeau-Dumas, au procureur de Paris, Rémi Heitz, qui a déclenché la tentative de perquisition du parquet de Paris, lundi matin au siège du média en ligne. La perquisition, impossible sans l’autorisation des intéressés dans le cadre d’une enquête préliminaire, a viré au fiasco…

QUI A FAIT L’ENREGISTREMENT BENALLA-CRASE ?

Retour en arrière. La semaine dernière, Mediapart révèle plusieurs extraits d’une conservation entre Alexandre Benalla et Vincent Crase. Selon le site, ces morceaux de conversation ont été enregistrés le 28 juillet dernier, dix jours après les révélations du Monde sur la façon dont les deux hommes se sont comportés en marge de la manifestation du 1er mai. Le conseiller de l’Elysée est alors en pleine tourmente judiciaire. Avec son complice Vincent Crase, Alexandre Benalla vient d’être mis en examen et les deux hommes ont interdiction de se rencontrer. Leur contrôle judiciaire a d’ailleurs été mentionné dans tous les journaux…

Quand Mediapart diffuse ces extraits, la question se pose non pas de savoir qui a confié l’enregistrement aux journalistes, protection des sources journalistiques oblige, mais qui, le 28 juillet, a pu opérer l’enregistrement. Un service secret français dans le cadre de la surveillance d’un protégé du président ? Un service secret étranger à l’affût d’informations sur l’Elysée ? Un des deux protagonistes de la conversation, Benalla ou Crase, dans le but de garder une trace de leur échange ? Ou, autre hypothèse, un éventuel tiers, présent lors de l’enregistrement, mais ne prenant pas part à la conversation, en tout cas dans les morceaux diffusés par Mediapart ?

MATIGNON INTERROGE SA COMMISSAIRE

Selon nos sources, Alexandre Benalla, dès la semaine dernière, mentionne auprès de plusieurs interlocuteurs ses soupçons sur une conversation qui aurait eu lieu à cette période chez la commissaire Marie-Elodie Poitout, chef du GSPM, le groupement en charge de la sécurité du Premier ministre. Le compagnon de cette dernière, un militaire ancien des forces spéciales, aurait été présent. L’homme connaîtrait Benalla et Crase. Contactés par Marianne, les services du Premier ministre confirment avoir été interrogés en milieu de semaine dernière sur ces premiers soupçons : « Plusieurs journalistes nous ont contactés pour tenter d’établir un lien entre la chef du GSPM, son conjoint et la rupture du contrôle judiciaire de MM. Benalla et Crase », nous confie Matignon.

Les services d’Edouard Philippe déclenchent alors de discrètes vérifications. Interrogée en interne, la commissaire Poitout dément en bloc. Selon Matignon : « Elle dément être impliquée d’une façon quelconque dans la rupture du contrôle judiciaire. Elle affirme connaître M. Benalla mais ne jamais avoir rencontré M. Crase et qu’à sa connaissance, celui-ci n’est jamais venu à son domicile ». Toujours selon les services du Premier ministre, « elle dément également que son compagnon ait pu organiser cette rencontre chez elle en son absence ». En clair, la commissaire dément que l’enregistrement ait pu être réalisé à son domicile, soit par elle, soit par son conjoint.

En parallèle, Matignon, qui a la haute main sur les écoutes et les sonorisations opérées par les services secrets français, lance des vérifications. « Aucune écoute administrative n’a été autorisée durant cette période sur les personnes citées », jure à Marianne une source dans l’entourage du Premier ministre. Une façon de démentir qu’un service secret français ait été autorisé à enquêter sur Benalla. Ce deuxième démenti, après celui de la commissaire, est également transmis au procureur de Paris et figure dans le courrier écrit par Benoit Ribadeau-Dumas.

« Ce courrier n’est nullement un signalement ou un article 40, comme il est fait obligation à une autorité de dénoncer une infraction pénale. Il s’agissait simplement de partager avec la justice, en toute transparence, des éléments fournis à la presse », conclut un porte-parole de la rue de Varennes. En fin de semaine, ces démentis de Matignon ne donnent lieu à aucun article…

LE PROCUREUR LANCE UNE ENQUÊTE

Mais sur cette base, le procureur, lui, lance une enquête préliminaire pour « détention illicite d’appareils ou de dispositifs techniques de nature à permettre la réalisation d’interception de télécommunications ou de conversations » et « atteinte à l’intimité de la vie privée ». Pourquoi ces deux qualifications pénales à partir du courrier en forme de double démenti de Matignon ? Le parquet dispose-t-il d’autres informations sur la façon dont se serait opéré l’enregistrement du 28 juillet ? A-t-il estimé que l’enregistrement avait été réalisé avec du matériel technique appartenant à un service d’Etat ? Soit celui de la cheffe du GSPM, soit celui de son conjoint, un militaire des forces spéciales et ce, malgré leurs dénégations ?

Entendue comme témoin par la brigade criminelle mardi, la commissaire a répété ses démentis sur procès-verbal. « Le parquet aurait dû commencer par là avant de se casser le nez chez Mediapart, confie à Marianne une source judiciaire. A présent, il voudrait obtenir l’enregistrement intégral puisque, pour l’heure, le site n’a remis aux juges de l’affaire Benalla que des extraits déjà diffusés. Seule l’intégralité de l’enregistrement permettrait de savoir si d’autres protagonistes s’expriment…». Et si, par exemple, le compagnon de la commissaire intervient dans la discussion entre Benalla et Crase. En attendant, alors que les extraits démontrent une violation du contrôle judiciaire, le parquet, dans ce registre, n’a apparemment pas enclenché de poursuites.

Photo : AFP – Stéphane De Sakutin
Laurent Valdiguié
Article tiré de Marianne  le 6 février 2019

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