Nous sommes toutes des mormones en cheffe (affaire Baupin)

Cette semaine a lieu le procès opposant Denis Baupin (ancien Vice-Président de l’Assemblée Nationale/député/adjoint au Maire de Paris) aux femmes qui l’accusent de ces violences, aux personnes qui ont témoigné dans les articles publiées et aux deux médias qui ont enquêté sur ses agissements. Marie Barbier, journaliste à l’Humanité, assiste jusqu’à vendredi au procès à la 17ème chambre du tribunal correctionnel de Paris : suivez son « live-tweet », il est parfait.

Je rappelle les faits. Nous sommes en 2016, France Inter et Mediapart publient les témoignages de huit femmes qui racontent des faits d’agressions ou harcèlement sexuel·le·s de la part de Denis Baupin. La publication des articles amènera d’autres femmes à témoigner. Le parquet ouvre une enquête et conclue par le biais du procureur général François Molins, un an plus tard, que « les faits dénoncés, aux termes de déclarations mesurées, constantes et corroborées par des témoignages, sont pour certains d’entre eux susceptibles d’être qualifiés pénalement [mais qu’ils] sont cependant prescrits ». Selon son avocat, Baupin est « satisfait que son innocence soit prouvée ». Il ne s’arrête pas là, puisqu’il décide de porter plainte en diffamation.

Dans quel monde un homme est si sûr de lui qu’il va jusqu’à poursuivre des femmes qui l’accusent d’agression et de harcèlement sexuel et des journaux qui ont relayé leurs paroles avec la possibilité pour ces derniers d’être redevables d’une amende de 45,000 € ? Bingo. La société française en 2019. Je suis sincèrement bluffée. Des années de click sur des articles intitulés « comment avoir confiance en soi » ou de participation à des colloques ayant pour mettre mot « Osez » ne suffirait pas à égaler ce tel niveau de confiance en soi.

Un des nombreux privilèges masculins de notre société est le sentiment d’impunité. Le peu de condamnation pour des faits relevant de la domination masculine tend à favoriser ce sentiment. Et lorsque celui-ci est remis en cause, divers procédés sont utilisés par les personnes qui n’acceptent plus de voir cette impunité si commode s’éloigner doucement. « Pour convaincre que les féministes sont des monstres de cruauté ajoute Dupuis-Déri, il est hors de bon ton de lancer des mots qui font vraiment peur, comme ‘fausse allégation ‘, ‘chausse aux sorcières’, ‘échafaud’» (Francis Dupuis-Déri in La crise de la masculinité, Editions du remue ménage, à paraître le 7 février 2019).

Ce procès n’y échappe pas. On a ainsi entendu que les accusatrices auraient confondu libertinage et agression/harcèlement sexuel. Le puritanisme : argument numéro 1 des masculinistes pour faire barrage à toute avancée sociale qui remettrait en cause leurs privilèges. Ainsi, la journaliste Marie Barbier rapporte des propos de l’avocat de Baupin qui traite la journaliste de Mediapart, Lenaïg Bredoux, de « mormone en cheffe de cette tribu ». Au procès initié par l’impunité, l’argument du puritanisme est roi. Baupin serait un libertin incompris et non un agresseur ou un harceleur. « Aujourd’hui, dit-on, les hommes ne savent plus ou ne peuvent plus draguer parce qu’ils sont efféminés ou parce qu’ils sont sou le contrôle des féministes castratrices qui représentent une « nouvelle police des sentiments » et qui pratiqueraient un ‘nouveau puritanisme’ » (La crise de la masculinité).

La société égalitaire prônée par les féministes n’a pas pour vocation d’engendrer de crise de la masculinité mais l’acception d’une pluralité des masculinités (de la même manière que pour les féminités). Le discours ambiant peut apparaître différent. Le discours de la crise de la masculinité révèle, selon le professeur québécois Francis Dupuis-Déri, qu’une « concession, même limitée, à certaines revendications de mouvements sociaux ouvre les vannes à une transformation majeure de la société. En ce sens, pas besoin que l’égalité soit atteinte ; une simple progression vers elle suffit à provoquer une crise de la masculinité » (La crise de la masculinité).

Ce procès met en lumière une stratégie usitée depuis bien longtemps pour discréditer les propos de celles et ceux qui accompagnent la société, de par leurs actions ou leurs témoignages, vers plus d’égalité. « En France, cette panique est stimulée par un anti-américanisme et des caricatures du féminisme étasunien puritain, antisexe et antihomme. En mobilisant des clichés culturels, il est airs facule de Comparer les pays et de prétendre que la France reste épargnée. »

Les femmes qui sont aujourd’hui attaquées en diffamation sont nos soeurs. Elles se battent pour que les plus jeunes n’aient pas à vivre ce qu’elles ont vécu. Elles se battent pour que les plus jeunes entrent en politique et restent en politique. Elles se battent pour construire un monde où « être femme » n’est plus synonyme de « être due ». N’en déplaise aux défenseurs d’un ancien monde.

Rebecca Amsellem
Article tiré des Glorieuses . le 6 février 2019

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