Patrick Braouezec – « Le référendum n’est pas une recette en soi »

Fiscalité, services publics, référendum… Ces revendications, Patrick Braouezec les connaît bien. Précurseur de la démocratie participative en France, le président de Plaine Commune avertit gilets jaunes et responsables politiques pour ne pas passer à côté du grand débat.

Que pensez-vous de l’idée du référendum d’initiative citoyenne ?

Patrick Braouezec J’ai fait partie des députés qui, dans le cadre d’une loi proposée par Nicolas Sarkozy, ont argumenté pour qu’il puisse exister des référendums d’initiative citoyenne. Ce que je peux dire, c’est que ce n’est pas une recette en soi. Je suis convaincu que le référendum ne doit pas être utilisé n’importe comment et sur n’importe quel sujet. Cela nécessite un vrai travail en amont, de vraies explications.

Il faut ensuite non seulement créer les conditions d’un débat, mais évidemment tenir compte du vote une fois que le référendum s’est prononcé… En 2005, le référendum sur le traité européen a été un bon exemple. On a laissé le temps aux citoyens de comprendre le contenu de ce traité. En revanche, 54,67% des Français qui se sont exprimés ont voté « non » (sans compter 30,63% d’abstention et 2,52% de blancs ou nuls) et le gouvernement a réussi à contourner cette décision en réunissant les parlementaires à Versailles.

Aujourd’hui, que diriez-vous à ceux qui on le sentiment que leur avis ne sera de toute façon pas pris en compte ?

Patrick Braouezec Ce qui est assez paradoxal, c’est qu’on entend parfois de la part des gilets jaunes : « on n’est pas écoutés. » On peut leur renvoyer le message : depuis des années, des partis politiques, des syndicats, des associations dénoncent ce qui est aujourd’hui critiqué par les gilets jaunes : le système capitaliste, les inégalités fiscales, sociales, territoriales*… Ces dernières semaines, c’est la goute d’eau qui a fait déborder le vase. Mais les revendications n’ont rien de nouveau.

C’est pourquoi je refuse le schéma « élite » contre « peuple » dans lequel certains, à l’extrême droite comme à l’extrême gauche, veulent nous enfermer. Je pense notamment à la France insoumise et au Rassemblement national. Ils développent une nouvelle division en présentant le système comme un ensemble cohérent où les élites feraient la même chose, quelle que soit leur couleur politique. Il n’y a pas une élite, qui serait composée des médias, des politiques, des intellectuels, des chefs d’entreprises… et le peuple, qui serait lui-même uniforme.

Les critiques sur le Grand débat par certains gilets jaunes montre leur désir d’un plus grand pouvoir d’agir en politique. Que diriez-vous aux citoyens qui souhaitent participer davantage à la démocratie au quotidien ?

Patrick Braouezec Chacun a un rôle a jouer à tous les échelons de la société, au niveau syndical, associatif, au niveau d’une cage d’escalier, d’un quartier aussi bien que des institutions politiques. Tout le monde peut contribuer à construire un autre projet de société en allant vers d’autres valeurs. Il faut pour cela qu’on recrée un commun non pas nationaliste, mais national et planétaire.

Depuis des décennies, les acteurs de proximité essayent de donner quelques pistes de solutions. Je pense à bon nombre d’élus, de responsables d’associations et d’autres circuits où l’on est conscient des problèmes sur le terrain. Il faudrait maintenant des volontés politiques à un autre niveau. Au niveau national, on manque aujourd’hui de perspectives et d’ambition: donner à voir autre chose. Un beau défi !

Rien ne se fera sans une participation active de chacun dans la construction d’autre chose, là où on est. Chacun est un grain de sable. Le problème, c’est de ne pas n’enrayer les mécaniques, mais de produire quelque chose de positif.

De leur côté, le rôle des partis politiques aujourd’hui est d’abord d’avouer que rien ne sera facile. Les propositions des populismes de gauche ou de droite, qui pensent qu’«il n’y a qu’à» fermer les frontières, sortir de l’Europe, etc. sont néfastes pour construire une autre politique.

Il faut aussi condamner certaines politiques menées en France et au-delà. Je reste convaincu que la déstabilisation d’une partie du monde est bien organisée et qu’elle est même souhaitée et voulue par certains dirigeants qui y ont tout intérêt. Qu’elle soit, d’ailleurs, politique ou économique.

Débattre sur les ronds-points, c’est peut-être déjà une façon de sortir de l’immobilité… Pourquoi à votre avis certains préfèrent-ils discuter sans les institutions ?

Patrick Braouezec On sent dans les revendications des gilets jaunes un sentiment d’abandon, de déclassement, renforcé sans doute par un isolement très fort et par des situations de précarité. Cela peut être lié à l’éloignement des centres-villes et du monde du travail et à la perte de services publics. S’il y a peu de manifestations en Seine-Saint-Denis et à Plaine Commune, c’est aussi parce que les gens ont un réseau de transport collectif, des hôpitaux, des lieux de loisirs… En milieu rural, la distance met à mal le lien des habitants avec les institutions.

D’un autre côté, l’éloignement des institutions à la campagne permet parfois aux nouvelles initiatives d’émerger d’elles-mêmes, plus facilement qu’à la ville. Depuis des décennies, des citoyens essayent d’innover en construisant des systèmes alternatifs, en s’inscrivant en faux par rapport à la société de consommation. Et paradoxalement, on voit moins cela en milieu urbain, alors qu’on pourrait supposer qu’il y a plus de capacités en ville.

* Patrick Braouezec, Drôle de coco, Albin Michel, 1999.

Photo AFP/Martin Bureau
Louis Gohin
Article tiré de l’Humanité . le 6 février 2019

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