Branko Milanovic ou la courbe de l’éléphant des inégalités

Explosion de la Chine, enrichissement des plus fortunés et stagnation des classes moyennes des pays industrialisés : l’économiste américain compare les situations à l’échelle de la planète. Un travail inédit enfin traduit en France.

Personne ne lui avait demandé de dessiner la mondialisation pour expliquer la mutation économique vécue par l’humanité depuis la fin des années 80. Mais en faisant l’essentiel de sa carrière à la Banque mondiale, où, chef économiste, il a dirigé un programme de recherche sur les inégalités et accumulé une gigantesque base de données sur les revenus de la population mondiale, Branko Milanovic a fini par donner forme à un graphique qui raconte l’explosion de la Chine, l’enrichissement des plus fortunés et la stagnation des classes moyennes des pays industrialisés. D’origine serbe, cet économiste américain, professeur à la City University of New York et chercheur au Luxembourg Income Study Center (un centre de données internationales), a réalisé un travail titanesque qui a abouti à la publication, en 2016, de Global Inequality. A New Approach for the Age of Globalization (Harvard University Press), traduit dans une quinzaine de pays. Devenu une référence mondiale ce livre est désormais disponible en France (1). Surnommée «the Elephant Graph» («la courbe de l’éléphant»), à cause de sa forme qui évoque un éléphant relevant la trompe, cette courbe est passée à la postérité. La démarche de Milanovic est sans pareille parce qu’il s’intéresse à l’inégalité à l’échelle mondiale, en comparant l’ensemble des revenus de la planète, comme si la population mondiale vivait dans un seul et même pays.

Que raconte la forme éléphantesque de la mondialisation ? Sur l’échelle horizontale (abscisses), la distribution des Terriens en fonction de leurs revenus. Les plus pauvres sont placés à la gauche de cet axe, alors que les plus riches sont à droite. Ainsi entre 0 et 10, se trouvent les 10 % les plus pauvres de la planète et à l’autre extrémité, entre 95 et 100, les 5 % les plus riches. Sur l’échelle verticale (ordonnées), la progression du revenu entre 1988 et 2008. Et au centre, les revenus médians qui ont progressé de 25 %. La courbe de l’éléphant compile les données de quelque 120 pays. Ce graphe confirme, en partie, ce que beaucoup ressentaient déjà. Tout d’abord, les 5 % les plus pauvres n’ont pas réduit leur handicap relatif puisque, même si leur revenu s’est accru, il l’a fait nettement moins vite que le revenu global moyen (la ligne du centre). Ce sont donc des perdants relatifs. Un second groupe de perdants est celui des personnes comprises entre les percentiles 70 et 90 (le bas de trompe de l’éléphant) de la répartition mondiale des revenus et qui correspond grosso modo à celui des classes populaires et moyennes des pays riches. Ce groupe a été oublié par la croissance mondiale des trente dernières années. Certes, leur revenu est plutôt élevé à l’échelle mondiale (et pas forcément à l’échelle des pays riches) mais il a fait du surplace au cours de cette même période.

Il y a enfin les gagnants qui se divisent en deux groupes très différents. A la pointe du dos de l’éléphant (au point A), on voit que les revenus des humains se situant à la médiane ont progressé de 80 %. Or, Milanovic explique que la «grande majorité des personnes au-dessus du revenu médian mondial sont originaires de Chine et d’Inde». Voilà pour le premier groupe des gagnants de la mondialisation. Mais si une classe moyenne émerge en Chine, Inde et au Brésil… les grands «vainqueurs» en termes d’enrichissement absolu sont bien évidemment les 1 % les plus riches, qui regroupent à la fois les plus riches des pays avancés et les «nouveaux riches» des émergents. «La croissance a été bien plus concentrée qu’auparavant sur les super-riches», indique Milanovic. Au cours de la période 1980-2016, les 1 % les plus riches du monde ont raflé 27 % de la croissance mondiale totale des revenus, contre 13 % pour les 50 % les plus pauvres. Autrement dit, le haut de la trompe s’est approprié une part pachydermique de la croissance, plus de deux fois plus élevée que la part allant aux quelque 3,5 milliards de personnes formant la moitié la plus pauvre du monde. Cette courbe est donc fondamentale, car elle aide à mieux comprendre la dynamique de la mondialisation. Elle l’est d’autant plus qu’elle éclaire aussi sur l’importance du lieu de naissance. Milanovic souligne «que le monde actuel reste un monde dans lequel l’endroit où nous sommes nés et où nous vivons compte énormément, et peut déterminer jusqu’à deux tiers des revenus que nous sommes susceptibles de gagner durant notre vie». Cet avantage que les gens nés dans les pays riches ont sur les autres, il l’appelle «rente de citoyenneté».

(1) Inégalités mondiales. Le destin des classes moyennes, les ultra-riches et l’égalité des chances, préface de Thomas Piketty, La Découverte.

Photo  : Mark Leong
Vittorio De Filippis
Article tiré de Libération  le 11 février 2019

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