François Ruffin, l’insoumis des Insoumis

Tout le monde l’aime. Qu’il harangue l’Assemblée ou s’agite dans la rue, François Ruffin, incarne une gauche vivante et séduisante. Difficile à classer, ambitieux, le député-reporter est un « électron-libre » qui veut sortir des orbites partisanes.

François Ruffin, c’est un peu le « pote de gauche » qu’on aimerait tous avoir. Sympa, spontané, toujours prêt à mouiller le maillot. Lui, le journaliste picard, a vécu ces dernières années une ascension politique hors normes. Le hasard veut qu’il ait été scolarisé dans le même établissement privé catholique d’Amiens qu’un certain Emmanuel Macron. François Ruffin terminera ses études au Centre de formation des journalistes de Paris avec la publication d’un livre au vitriol contre l’établissement : Les Petits soldats du journalisme. La critique des médias sera sa porte d’entrée vers une culture politique. Le sous-titre de son journal Fakir résume assez bien l’état d’esprit du personnage : « Fâché avec tout le monde. Ou presque ».

François Ruffin a toujours été un « électron libre », comme il aime se qualifier. Certes, il est bien entouré. Il a sa bande, sa fanfare qui le suit depuis Fakir. Dès son arrivée au Palais Bourbon, le « député-reporter »détonne. Avec ses chemises hors du pantalon dans l’hémicycle, son phrasé hésitant, ses « ouais », François Ruffin passe pour un mec normal, hors du sérail politique habituel. Le style est neuf, créatif, incisif sur les réseaux sociaux. Avec les 60.000 abonnés à sa chaîne YouTube, chacune de ses vidéos fait mouche lorsqu’il attaque la macronie. Sa première mission d’élu sera de montrer les coulisses du pouvoir, quitte à casser les « off » et les discussions privées. De plus, comme les députés espagnols de Podemos, il renonce à une partie de son salaire d’élu pour ne conserver qu’un smic. De quoi faire râler Alexis Corbière qui soulignait alors le « patrimoine » de son collègue, faisant référence aux royalties gagnées grâce à son film « Merci patron ! ».

François Ruffin est un intouchable. Du moins, l’attaquer frontalement est un risque trop grand politiquement. Pour dresser ce portrait, peu nombreux sont ceux qui ont bien voulu nous parler. Y compris parmi celles et ceux qui, bienveillants, en auraient assurément dit du bien. La moindre critique serait « mal vécue, mal interprétée », nous dit-on, ou encore que le sujet serait « trop délicat ». Une critique pas « entendable », vu le contexte.

Le sens du spectacle

François Ruffin, « c’est un homme de coups, assure un ami proche. Il se fixe un objectif et met tout en œuvre pour l’atteindre ». Sa carrière journalistique et politique en est parsemée. Fakir, évidemment, « Merci patron ! », qui lui a valu un César, « La fête à Macron », etc. Avec un certain sens du spectacle.

Un de ses premiers coups, c’est à Amiens qu’il l’élabore. En 2002, un jeune homme de dix-neuf ans tombe d’un échafaudage sur un chantier d’insertion. François Ruffin publiera quelque temps plus tard Quartier Nord, livre enquête dans lequel il vilipende une municipalité qui n’assume pas ses responsabilités. Mais cet ouvrage lui a aussi causé du tort parmi les habitants. Au point que, onze ans après sa publication, lors de sa campagne législative, il se fait conspuer sur un marché. Il faut dire que, dans son livre, il qualifiait l’un d’entre eux de « président couscous aux pieds de cochon » vivant au milieu des « paumés, des camés, des rangés, des dérangés et des RG ». On frôle le mépris de classe, voire le racisme ordinaire. Ce livre, c’est d’ailleurs la seule condamnation en diffamation de François Ruffin.

« Il est un député-journaliste-césarisé dans un discours médiatique qui construit des figures de grands leaders. C’est un jeune homme blanc, il coche plusieurs cases. »

Danièle Obono, députée LFI

Avec « Merci patron ! », il prend une nouvelle dimension. Son visage devient familier au-delà du cercle des militants et journalistes. L’histoire de ce film raconte assez bien celle de « l’agitateur » : aidons les petits à emmerder les puissants jusqu’à ce qu’ils rendent l’argent. À la clé : un César. De ces récompenses qui donnent des frissons de gauche tout en permettant à l’élite intellectuelle de racheter sa place au paradis. Ken Loach connaît bien ça. Pourtant, le film essuie tout de même quelques critiques dans les rangs de la gauche. Ainsi le collectif Le Seum n’y vit que « mépris de classe » et « condescendance de merde », masqués derrière « une sorte de paternalisme héroïque ». Même ressenti du côté d’Attac, qui pestait à l’époque : « La lutte des classes, ce serait donc cela ? Monter un coup ? […] Tout repose sur la capacité de manipulation et la roublardise de François Ruffin qui joue tous les rôles ou presque… tandis que le vrai couple de licenciés lui, joue sa vie . » C’est que François Ruffin n’est pas un prolo. « Il a une éducation de petit-bourgeois, glisse le député MoDem Richard Ramos. Il reste chez lui cette culture qu’il essaie de planquer, mais elle est dans sa pensée. » Aux Inrocks, en mai 2016, François Ruffin lui-même se qualifiait de « petit-bourgeois intello ». Et ça l’embête quelque peu car, s’il défend les petits, il n’est pas des leurs. Au point que les syndicalistes de Whirlpool lui ont demandé de prendre un peu de recul sur leur lutte. À vouloir trop bien faire, on finit par en faire trop.

Apôtre des petites luttes

À peine a-t-il le temps de savourer le succès de son film « Merci Patron ! » que Nuit debout éclate place de la République à Paris. Là encore, François Ruffin n’y est pas pour rien. C’est bien lui qui, un 31 mars 2016, à l’occasion de la projection de son film après une manif contre la loi Travail, appelle les gens à « ne pas rentrer chez eux ». Un gros mois de mobilisation durant lequel François Ruffin aura cherché un moyen pour que « nuitdeboutistes » et syndicats trouvent une voie commune. En vain. Symbole de cet échec : la soirée 20 avril 2016, à la Bourse du travail. François Ruffin espère tracer les grandes lignes de « l’étape d’après ». Mais le débat compte pour du beurre. À la fin, une feuille de papier est distribuée au public, « Pour un 1er mai commun », que chacun n’avait plus qu’à signer. Tout était prévu. L’expérience Nuit debout n’aura pas été franchement concluante. Et François Ruffin y voit un responsable : la démocratie, directe ou participative, appelez-la comme vous voulez.

Les « petites luttes » face aux gros riches, voilà la pointe de son combat. L’usine Whirlpool d’Amiens, François Ruffin est là. Quand un club de foot amateur va crever, François Ruffin arbore son maillot à l’Assemblée. « On se moque de Ruffin quand il commence ses phrases par : « J’ai rencontré Madame Machin », moi, c’est ce qui me plaît chez lui », lance Richard Ramos. Il aime le particulier, l’anecdote. À l’excès, parfois.

C’est que François Ruffin est « en plein cœur du réacteur, estime un député communiste. Les pauvres, les riches, le capital, etc. Il est très « lutte des classes » mais, quelque part, il cantonne les gens là où ils sont. » En octobre 2017, le collectif Le Temps des lilas l’invite à débattre « protectionnisme » avec Olivier Besancenot. Le moins que l’on puisse dire, c’est que les lignes divergent. François Ruffin dégaine : « Notre gauche a loupé un coche pendant très longtemps, et elle a précipité les gens vers le Front national, et là, je le pense et je te le dis, tu as une part de responsabilité, le NPA a une part de responsabilité car il fut un temps où notre gauche, c’était le NPA, et c’était toi. »

Au fil de la discussion, François Ruffin développe une ligne hyperprotectionniste, assurant que « le protectionnisme n’est pas une solution, mais un moyen […] la condition nécessaire à ce que l’on puisse avoir un projet politique, le truc qui permet que, peut-être, on avance ». On pourrait croire qu’il se cantonne à une forme de protectionnisme économique. Que penser, alors, de sa déclaration du 13 septembre 2018, sur le plateau de franceinfo : « On ne peut pas dire que la France va accueillir tous les migrants, ce n’est pas possible. Maintenant, il y a un devoir d’humanité qui doit demeurer » ? Rocard, sors de ce corps !

L’enquête d’abord

François Ruffin fait profession de ne pas s’exprimer sur des dossiers qu’il estime ne pas bien connaître. Le 21 septembre 2017, lors d’un meeting sur les violences policières au Havre, le militant antiraciste Youcef Brakni offre au député un t-shirt « Justice pour Adama », du prénom de ce jeune homme mort après avoir été interpellé (sans aucun motif) par trois gendarmes à Beaumont-sur-Oise, à l’été 2016. Au micro, devant Assa Traoré, sœur d’Adama, François Ruffin lance alors : « Moi, je crois à l’enquête d’abord. Aujourd’hui, je suis sensible aux propos car j’ai publié un papier, mais je ne vais pas me positionner avant d’être intimement convaincu. Je veux faire mon travail. En toute matière, je mène l’enquête d’abord. Ce à quoi je peux m’engager, c’est vous recevoir pour que vous me filiez les preuves et que je mène l’enquête pour que j’en sois intimement convaincu. » C’est le journaliste qui répond. Le député se fait huer et ajoute alors : « Je n’ai pas pris position pour Rémi Fraisse ». Le malaise est palpable. Quelques jours passent. Sur Facebook, Assa Traoré poste une réponse cinglante : « Vous ne nous devez rien, François Ruffin. Autant que nous ne vous devons, ni ne vous devrons jamais rien. Nous ne sommes pas dupes, nous n’attendons rien de vous. »

Un an plus tard, le député-reporter participera à un débat avec Assa Traoré dans l’émission de son ami Daniel Mermet « Là-bas si j’y suis ». Le dialogue s’ouvre. François Ruffin plaide pour que des personnes comme Assa Traoré puissent être parlementaires, aussi parce qu’il apparaît évident que ce n’est pas lui qui portera les espoirs et les détresses des quartiers populaires. Dans une interview à Hustle Magazine, Youcef Brakni est formel : « Il représente à merveille cette gauche qui refuse de prendre en compte ces questions [du « racisme structurel » en France] comme priorité. […] Il veut « mener l’enquête », mais l’enquête a déjà été menée, par nous, par ceux qui luttent. Comme ceux qu’il défend à Moulinex, Good Year, à Continental, dont il ne va jamais remettre en cause la parole. Il ne va pas enquêter, évidemment. »

Sur l’international, François Ruffin n’a pas plus à dire. À Jean-Jacques Bourdin, en août 2017, il rétorque : « Moi, le Venezuela, la Syrie, je ne connais pas trop, je ne préfère pas en parler ». L’égalité femmes-hommes n’est pas non plus sa tasse de thé. En pleine Nuit debout, un ancien journaliste de Fakir commente un article de Slate sur les violences sexistes qui ont cours place de la République : « Ruffin considère le féminisme comme un truc de petit-bourgeois ». Et quand, le 8 mars, il dénonce à la tribune de l’Assemblée les conditions de travail des femmes de ménage, il défend plus les ouvrières que les femmes.

Solitaire mais populaire

Danièle Obono tempère : « Il a l’honnêteté de ne pas répondre sur les sujets qu’il n’a pas travaillés ». Cela pourrait être une qualité. Sa collègue députée insoumise croit savoir que François Ruffin « a une manière journalistique d’approcher les dossiers ». Le député Ruffin est politique sans en être un. Une sorte de signifiant vide dans lequel les colères de chacun peuvent facilement s’agréger.

Sur son site de député, une phrase attire l’attention : « Je ne vous promets pas la lune, mais face aux puissants, je m’engage à ça : ne pas courber l’échine, me tenir droit ». Les petits, les gens, les ouvriers. Voilà qui François Ruffin entend représenter. S’il fallait mettre un visage sur le populisme au sein de La France insoumise, ce serait assurément le sien. D’autant que François Ruffin, bien que personnage solitaire, place toujours ses projets politiques dans une démarche unitaire. Rassembler, c’est son dada – s’il en est à l’initiative. Quitte à casser les codes, comme lorsqu’il invite sur sa chaîne YouTube, en direct de la buvette de l’Assemblée, son « camarade de combat » Richard Ramos, avec lequel il mène une lutte contre l’industriel Bigard. François fait ce qu’il veut. Les bisbilles et les politicailleries, ça n’est pas pour lui. Il peut aller à la Fête de l’Huma, quand bien même les Insoumis la boycottent, puis partir en vacances en pleine université d’été de LFI, personne n’y trouve à redire. « C’est un insoumis des Insoumis  », s’amuse son « ami du MoDem ».

« Contrairement à Mélenchon, Ruffin incarne le souffle du non-dit, de ces gens qui veulent retourner la table. Je le blâme en lui disant que, malheureusement, il va être président de la République. Sa fonction politique devra dépasser sa personne. »

Richard Ramos, député MoDem

Et malgré tout, dans les sondages, en octobre 2018, François Ruffin est plus populaire que Jean-Luc Mélenchon chez les « sympathisants de gauche ». 48% d’opinions favorables contre 41%. « Il est un député-journaliste-césarisé dans un discours médiatique qui construit des figures de grands leaders, analyse Danièle Obono. C’est un jeune homme blanc, il coche plusieurs cases. » Si cette popularité peut s’expliquer par un ras-le-bol de « JLM », c’est avant tout parce que François Ruffin est peut-être celui qui parle au plus grand nombre à gauche, actuellement. Passant pour un gars issu de la société civile, pas trop politisé, il plaît. « Il est capable d’aller au-delà de son propre périmètre », nous dit Richard Ramos, précisant que, selon lui, Ruffin « aurait plus sa place chez les communistes qu’à la France insoumise ». Dans Libération, en mars 2017, François Ruffin revient sur sa campagne : « Ma première action, c’était d’aller rencontrer les salariés de Whirlpool, parce qu’avant ça, il n’y avait que le Front national qui tractait devant ». Aller chercher le RN (ex-FN) là où il pense être dans sa zone de confort, c’est aussi ça, François Ruffin.

Agitateur imprévisible

Avec les « gilets jaunes », il a senti le moment. Et ça s’entend, ça se voit. François Ruffin est comme un poisson dans l’eau là où son président de groupe force le trait. Un mouvement comme celui-là, « ça fait vingt ans que je l’attends », s’enthousiasme-t-il. Depuis ce fameux 17 novembre 2018, le député bat littéralement la campagne. Son enthousiasme est sans précédent. Il tente des coups tous les jours ou presque. Place de la République le 29 novembre, avec son ami Frédéric Lordon et Assa Traoré, il invoque l’esprit de Nuit debout. Échec. Pas de temps à perdre. Le 2 décembre, au lendemain de l’acte III des gilets jaunes, il convoque une conférence de presse aux abords de l’Élysée. Il vient y « rapporter l’état d’esprit de [ses] concitoyens », citant des propos de gilets jaunes glanés çà et là dans sa circonscription, notamment : « Il va terminer comme Kennedy ». Une phrase choc qui démontre les limites du « député-reporter ». Il ne s’attarde pas plus. Le 5 décembre, devant la presse, François Ruffin jubile : « Je suis fier de mon peuple ». On le voit partout, à Paris comme en région. Il fait même la une des Inrocks, où il s’autoproclame « porte-parole du peuple ». On note là une nette progression sémantique par rapport à avril 2016 où, sur franceinfo, il se disait « porte-parole de la France périphérique ».

Osons le dire, François Ruffin, c’est le fils spirituel de Coluche. La cohérence de François Ruffin se retrouve dans le mouvement des gilets jaunes. Et elle s’impose petit à petit à la France insoumise. François Ruffin n’attaque pas les journalistes, lui, il s’en prend directement au président de la République. La critique des médias, c’était avant-hier. Hier, c’était Bernard Arnault. Aujourd’hui, Ruffin vise le « Palais ». Tout ça fonctionne très bien en tant que député, mais pour être plus, ça bloque… Sur sa chaîne Youtube le 23 novembre 2017, François Ruffin paraissait bien pessimiste : « J’éprouve un certain vertige à l’idée qu’on puisse détenir le pouvoir. Je ne nous sens pas prêts. »

« Ce qui est compliqué avec François, c’est que l’idée d’être député a germé toute seule dans sa tête. Il y a deux ans, il disait que la politique, c’était pas son truc. Il est très imprévisible. Si ça se trouve, il ne se représentera pas ! », nous explique son « ami », assurant que François Ruffin n’a « aucune idée de ce qu’il fera en 2022. Donc, pour l’instant, on n’évoque jamais le fait de remplacer Mélenchon ». Et Ludo, cofondateur de la chaîne « Osons causer », de s’amuser avec la politique-fiction : « Il est tellement agitateur que si ça se trouve, il va partir en campagne en caravane dans trois jours ! » Pour autant, jamais François Ruffin n’évoque publiquement une quelconque ambition. « C’est un menteur ! », assène Richard Ramos. Le député centriste s’explique : « Contrairement à Mélenchon, Ruffin incarne le souffle du non-dit, de ces gens qui veulent retourner la table. C’est viscéral. Je le blâme en lui disant que, malheureusement, il va être président de la République. Sa fonction politique devra dépasser sa personne. Ce n’est pas encore le cas aujourd’hui. »

Quant à savoir quel président ferait François Ruffin, il faut réécouter son interview à Arrêt sur images, pendant l’été 2018. Il évoque Jacques Brel. Le chanteur « a fait de moi un homme de gauche », raconte le député. Et de préciser : « C’est ce côté christique, la capacité à se solidariser avec ce qu’il y a de plus faible dans l’humanité. […] Je pense que je remplis une fonction spirituelle – je sais que ça peut être prétentieux. Je n’agis pas sur la réalité de la matière, je n’ai rien transformé, mais je […] lutte contre la résignation, contre l’indifférence, contre le découragement. » Tellement Ve République.

Loïc Le Clerc
Article tiré de Regards le 1er mars 2019

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