Ali Bensaâd – « Les jeunes ont brisé le mur de la peur en Algérie »

L’éclairage d’Ali Bensaâd, professeur de géopolitique, sur la situation en Algérie alors que le pays s’apprête à une nouvelle journée de manifestation vendredi.

Alors que des rassemblements d’avocats, d’étudiants ou de journalistes ont encore été organisés hier à Alger, Constantine ou Oran, c’est aujourd’hui que les Algériens se préparent à une nouvelle manifestation pour contester la candidature à un 5e mandat d’Abdelaziz Bouteflika. Un événement qui s’annonce important d’autant que les manifestants reçoivent des soutiens de plus en plus nombreux. Comme celui de l’Organisation nationale des Moudjahidine qui regroupe les anciens combattants de la guerre d’indépendance, traditionnel soutien de Bouteflika, ou de plusieurs branches locales ou syndicats affiliés à l’UGTA se démarquant du patron de la centrale syndicale soutenant le chef de l’État. Entretien avec Ali Bensaâd, professeur à l’Institut français de géopolitique de Paris 8.

L’Algérie a connu de nombreuses manifestations. En quoi celles-ci sont différentes ?

Ali Bensaâd : La population algérienne est effectivement une population très politisée et très mobilisable. Jusque-là, elle a fait preuve de beaucoup de retenue. Consciente des dérives du système qu’elle rejetait, elle refusait d’aller jusqu’à la confrontation à cause du traumatisme de la décennie noire mais aussi parce qu’elle cernait bien les enjeux de stabilité. Cela a un peu trompé le pouvoir sur la sensibilité réelle des populations qui étaient en fait très choquées par cette dérive affairiste, le culte de la personnalité… Mais la révolution, c’est quand les gens d’en bas ne veulent plus et ceux d’en haut ne peuvent plus. Ce dernier point a été déterminant. Le scénario ubuesque de reconduire un président dépourvu de toutes capacités montrait que le système était arrivé en fin de course. Ce n’est pas seulement une radicalité du pouvoir, c’est une incapacité, une déconnexion totale avec la réalité. C’est pour cela qu’on ne reviendra pas en arrière.

La contestation concerne-t-elle essentiellement les jeunes ou toute la population ?

A.B. : Toutes les générations. Les jeunes ont brisé le mur de la peur et tout le monde s’est engouffré dans la brèche. Les autres générations étaient désireuses d’exprimer leur mécontentement mais étaient encore handicapées par leur histoire de la décennie noire. Maintenant, personne ne veut croire au danger islamiste. Il y a même la volonté de transcender cette peur, une volonté de pacifisme absolu, une attitude quasi « gandhienne » : savoir qu’il peut y avoir de la violence mais qu’on la refusera. Cette retenue extraordinaire résulte de l’expérience de la manipulation de la violence par le pouvoir et de la violence des islamistes.
De plus, je ne crois pas que l’influence islamiste soit significative. S’il y a bien une bigoterie ambiante, les Algériens savent ce qu’est l’islam politique et l’ont rejeté. Ils sont en train d’inscrire quelque chose au-delà des pouvoirs et des islamistes pour dépasser cette équation morbide et mortelle dans laquelle on a voulu les enfermer. Le pacifisme va imposer une dynamique et va paralyser le pouvoir et les islamistes.

Si le chef d’état-major également vice-ministre, le général Ahmed Gaïd Salah, a baissé le ton, le pouvoir a semblé tenté par la violence ?

A.B. : Mais il sait aussi que c’est un terrain dangereux. Le pouvoir lui-même connaît des divisions. La preuve est dans les fuites des enregistrements d’une discussion entre Abdelmalek Sellal, directeur de campagne et Ali Haddad, patron du Forum des chefs d’entreprise, mentionnant un possible recours à la violence. Sellal a été remplacé mais le pouvoir sait désormais qu’il sera difficile de recourir à la violence. Il veut donc jouer le temps et le pourrissement. C’est le sens de la lettre de Bouteflika dont la proposition – un dernier mandat raccourci – rappelle fortement le dernier discours de Ben Ali disant qu’il ne se représenterait plus ensuite.
Il faut cependant rester attentif à ce que va faire l’armée. Si le chef d’état-major est aligné sur le clan Bouteflika, il est très contesté dans l’armée. Il a certes fait le ménage mais des services bénéficient encore d’une certaine autonomie et pourraient jouer un rôle. Il faut également regarder les réactions des Émirats unis et de l’Arabie saoudite qui, actuellement, sont le tandem de la contre-révolution dans le monde arabe. Or, ce sont des alliés de Bouteflika qui a passé une partie de son exil aux Émirats et a été financé par eux.

Quel peut-être le rôle de la diaspora ? L’influence des consulats et des mosquées peut-elle peser ?

A.B. : Bien sûr, le consulat et les mosquées poussent en faveur de Bouteflika mais ils ont prise sur des catégories très restreintes de la vieille émigration. La diaspora nouvelle est en effet constituée de gens qui ont un certain niveau, des acteurs économiques, politiques et sociaux importants, dont beaucoup ont fui la situation de blocage dans le pays. On y trouve donc les oppositions les plus radicales au pouvoir et à la situation actuelle.

Le conseil constitutionnel va-t-il valider les candidatures ?

A.B. : Le conseil est une chambre d’enregistrement proche du clan présidentiel et, a priori, il va valider la candidature de Bouteflika. Mais tout dépendra de l’évolution du rapport de force, avec la rue, l’armée, entre les clans du pouvoir… Si cela bascule et qu’on lui dit d’invalider, il invalidera.

Photo DR
Entretien réalisé par Angélique Schaller
Article tiré de la Marseillaise  le 9 mars 2019

 

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