“Daraya, la bibliothèque sous les bombes” – L’autre résistance à Bachar el-Assad

En Syrie, entre deux bombardements, des jeunes gens ont exhumé des milliers de livres des décombres. Et ont constitué une bibliothèque secrète, à la fois refuge et “université”. Une histoire bouleversante, dont la journaliste Delphine Minoui a fait un livre, puis un documentaire, diffusé dimanche 10 mars à 22.35 sur France 5.

Avant le film sur France 5, il y a eu un livre. Mais au tout début de cette histoire, il y a un cliché découvert par hasard sur Facebook en octobre 2015, à la page d’un collectif de photographes syriens, « Humans of Syria ». On y voit deux jeunes hommes entourés de murs de livres dans une pièce sombre et sans fenêtre.

La légende évoque une bibliothèque secrète au cœur de Daraya, une ville de la proche banlieue damascène assiégée depuis trois ans par l’armée de Bachar el-­Assad. Une prison à ciel ouvert bombardée quotidiennement où survivent une dizaine de milliers d’habitants, quand la ville en a compté jusqu’à deux cent cinquante mille.

Dans son bureau d’Istanbul, Delphine Minoui ne quitte pas la photo des yeux. « Quelle histoire raconte-t-elle ? » s’interroge la grand reporter du Figaro. De courriels en appels sur Skype, elle finit par nouer un contact avec l’auteur du cliché, un jeune homme nommé Ahmad. Il lui raconte la ville dévastée, le fracas incessant des barils d’explosifs largués par hélicoptères, les ventres vides, les médicaments rationnés.

“Un pied de nez au régime, qui ne connaît de littérature que sa propagande, ou à Daech, qui a incendié huit mille ouvrages précieux à Mossoul.”

Des heures durant, il évoque aussi l’existence de cette bibliothèque qui n’a rien de fantôme. Daraya n’en avait jamais connu avant. Elle a poussé à l’ombre de la guerre, quand bien même sa présence peut sembler incongrue. « A quoi bon sauver des livres quand on n’arrive pas à sauver des vies ? » s’interrogeait d’ailleurs ­Ahmad quand ses amis activistes pacifistes l’ont embarqué dans cette aventure.

Avec eux, il part pourtant, entre deux bombardements, écumer les décombres des maisons en ruine pour en exhumer les livres. En un mois, c’est une véritable moisson : quinze mille ouvrages patiemment rassemblés et mis à l’abri dans le sous-sol d’un immeuble. Chacun d’eux minutieusement numéroté et classé par thème et ordre alphabétique. Le poète syrien Nizar Kabbani y côtoie le grand philosophe arabe Ibn Khaldoun ; L’Alchimiste, de Paulo Coelho, Les Sept Habitudes des gens efficaces, best-seller international de développement personnel.

“Armes d’instruction massive”

Une Babel de livres comme un pied de nez au régime qui ne connaît de littérature que sa propagande, ou à Daech, qui a incendié quelques mois plus tôt huit mille ouvrages précieux dans l’antique bibliothèque de Mossoul. « Les livres ne peuvent pas arrêter la guerre ni empêcher les bombes de tomber, mais pour ces jeunes, explique Delphine Minoui, ils aident à rester ­humain, à s’accrocher à la vie, à maintenir éveillée une lueur d’espoir. Face aux bombes, ce sont leurs armes d’instruction massive. »

Au fil du temps, la bibliothèque de Daraya se transforme en université de tous les possibles. On y lit, on y apprend, on y débat. On y pousse aussi parfois les chaises pour danser, célébrer les fiançailles d’un copain ou rendre hommage à un autre, mort au combat. Ahmad n’est plus l’unique ­interlocuteur de Delphine Minoui. Shadi, Jihad, quelques autres encore, viennent alimenter le journal intime de la résistance de Daraya.

Pour la journaliste, l’idée d’écrire un livre s’impose rapidement. Elle s’en ouvre à un Ahmad enthousiaste : « Ahlan wa sahlan ! » (« Bienvenue ! ») En retour, elle lui fait cette promesse : « Un jour, je te l’apporterai moi-même pour le mettre dans les étagères de la bibliothèque. Il ­sera la mémoire vivante de Daraya. »

La bande de passeurs de livres de Daraya. Bachar a détruit leur ville, mais pas leurs rêves.

Deux ans plus tard, sur le plateau de La grande librairie de France 5, le maître des lieux, François Busnel, ne tarit pas d’éloges sur Les Passeurs de livres de Daraya(éd. Seuil). Il n’est pas le seul. « On a l’impression qu’il y a des gens sur terre qui aiment encore plus les livres que nous, alors que les livres sont notre vie. Je suis bouleversé par votre histoire », confie l’académicien Erik Orsenna à Delphine Minoui. « Je vois bien un film qui serait très édifiant là-dessus pour montrer la puissance du livre, le pouvoir du livre dans un monde qui s’effondre », complète le philosophe Michel Onfray.

Il ne croit pas si bien dire. La journaliste en caresse le projet depuis des mois. Car, entre-temps, l’histoire s’est accélérée. En août 2016, après deux bombardements au napalm sur l’hôpital de la ville, Bachar el-Assad a sommé les habitants de Daraya de l’évacuer. La mort dans l’âme, ils se sont exécutés.

La mémoire visuelle de Daraya

Quelques mois plus tard, Shadi est passé en Turquie et a retrouvé Delphine Minoui dans un café. Dans son sac, plusieurs disques durs contenant des dizaines d’heures de vidéo. La mémoire visuelle de Daraya. « Avec ses amis, ils avaient voulu documenter les exactions du régime. Certaines images étaient très violentes mais, entre les fragments terribles de cette guerre, il y avait aussi des scènes d’espoir, de vie, dans la bibliothèque, le potager ou sur le terrain de football. » Comme l’idée du livre s’était imposée, celle du film fait son chemin.

Elle va définitivement prendre corps sur le plateau de La grande librairie. En coulisses, Nathalie Darrigrand, alors directrice de France 5 (désormais directrice des programmes de France Télévisions), n’a rien raté de l’échange entre Delphine Minoui et ses interlocuteurs. Elle happe la jeune femme à la sortie de l’émission et, quinze jours plus tard, autour d’un café, lui fait la proposition dont rêve tout réalisateur : « Si vous envisagez de faire un documentaire sur Daraya, je le prends.» « Pour moi, c’était un signe du destin, se souvient la journaliste. Ce jour-là, elle a écouté mes attentes, les a ensuite respectées de bout en bout, et ne m’a jamais rien imposé. Carte blanche totale, un truc de fou. »

Reste à faire le film avec une ambition assumée : « Donner à voir ce que le régime de Bachar el-Assad a voulu effacer : la mémoire vivante de Daraya. Et la faire raconter à la première personne par ces jeunes qui sont entrés en résistance depuis 2011. » Les vidéos rapportées par Shadi sont minutieusement inventoriées. Il ne faut garder que l’essentiel, couper, trancher. Un crève-cœur, comme toujours au montage.

“Si l’utopie révolutionnaire collective de ces jeunes a pour l’instant échoué, leurs rêves d’une Syrie débarrassée d’el-Assad et de Daech persistent.”

Mais le film ne s’écrit pas qu’au passé, il se tourne aussi au présent ­autour de ses trois personnages principaux. A Istanbul, où Shadi s’est installé, à Gaziantiep, où Jihad a trouvé refuge et s’est fiancé, ou à la frontière turco-syrienne, d’où finira par émerger Ahmad. Un tournage à l’arrache fait d’attentes interminables et de brutales accélérations dictées par la vie chaotique de ses trois jeunes protagonistes.

Au final, le film atteint un subtil équilibre entre passé et présent, récit d’une résistance hors norme et journal intime d’une amitié indéfectible construite à travers les livres et sous les bombes. Film d’espoir aussi, car si l’utopie révolutionnaire collective de ces jeunes a pour l’instant échoué, leurs rêves d’une Syrie débarrassée d’el-Assad et de Daech persistent.

Delphine Minoui, elle, n’a pas pu tenir sa promesse d’amener son livre à la bibliothèque de Daraya ; mais, par l’écrit et l’image, elle a su raconter avec ­justesse ce combat des mots contre la violence et porter loin la voix de ces jeunes révoltés qui incarnent bien cette troisième voie que le régime ­syrien voudrait définitivement ­réduire au silence.

« Daraya alive »
Loin de Daraya, la jeune bande continue à vouloir poursuivre son travail de mémoire et à maintenir éveillé l’esprit pacifique et démocratique de leur combat. Un de leurs projets consiste à créer une plateforme d’échange permettant d’archiver les photos du siège dans l’objectif d’en faire un jour un livre et une exposition, mais également de permettre aux Syriens de l’intérieur et de l’extérieur de maintenir le contact, par l’intermédiaire, entre autres, de cours en ligne. Un travail de mémoire et de transmission qui s’inscrit dans le prolongement de leur combat culturel par les livres.
Vous pouvez les aider en participant à une cagnotte Leetchi, « Daraya alive », initiée par Delphine Minoui.

Daraya, la bibliothèque sous les bombes, dimanche 10 mars à 22.35 sur France 5.

Olivier Milot
Article tiré de Télérama  le 10 mars 2019

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