Ecologie « ni de gauche ni de droite » – La stratégie à l’allemande de Yannick Jadot

En se déclarant « favorable à la libre entreprise et l’économie de marché », la tête de liste écolo aux élections européennes du 26 mai, Yannick Jadot, entend détacher EELV de son image de parti de la gauche radicale, à l’image du tournant centriste adopté par les Verts outre-Rhin.

En feuilletant la presse ces derniers temps, les sympathisants des Verts ont dû écarquiller les yeux ; leur chef se serait-il macronisé à vitesse grand V ? A l’occasion d’un entretien au Point, mais également de réflexions politiques distillées à l’AFP et au Figaro, Yannick Jadot a semblé engager son parti dans un virage au centre toute. Jugez plutôt : au Point, le numéro 1 de la liste Europe Ecologie – Les Verts (EELV) aux élections européennes déclare que « bien entendu, les écologistes sont pour le commerce, la libre entreprise et l’innovation« . Une évidence qui n’avait pas forcément sauté aux yeux ces dernières années. Auprès du Figaro, il reprend les mêmes mots, louant « l’économie de marché, la libre entreprise, l’innovation » et se posant en « pragmatique« , défenseur d’une écologie « ni de gauche, ni de droite« .

Posture destinée à séduire le lectorat de ces titres de presse marqués à droite ? Peut-être en partie. Mais la tête de liste écolo donne également à ses déclarations une traduction concrète : il annonce en effet dans Le Point être prêt à soutenir la candidature du Français Michel Barnier, le très libéral vice-président du Parti populaire européen (PPE, droite), pour prendre la tête de la Commission européenne. « Il a démontré sa compétence, loue Jadot. Il est droit. Dans un moment de fantasme national de la politique, ce n’est pas quelqu’un qui écrase les dirigeants européens de son charisme. Il est français et membre du PPE. Macron peut donc l’accepter parce qu’il est français et Merkel l’adouber parce qu’il est membre de son parti politique européen ». De quoi imaginer une coalition des écolos avec le PPE ? Yannick Jadot l’a nié, en rappelant que son parti soutenait les deux candidats du Parti vert européen pour prendre la tête de la Commission : l’Allemande Ska Keller et le Néerlandais Bas Eickhout. Lesquels sont membres dans leurs pays de partis écologistes bien plus modérés qu’EELV…

« Dire qu’EELV fait un tournant libéral est un malentendu« , tempère auprès de Marianne Julien Bayou, porte-parole du parti écolo. Nous ne sommes certes pas favorables à une économie totalement administrée mais on se bat pour un encadrement du marché par la puissance publique« . Et de rappeler que dans son interview au Point, Yannick Jadot se dit favorable à un « protectionnisme vert » et dénonce un libéralisme « prêt à sacrifier le principe de précaution sur l’autel d’une course économique folle« . Néanmoins, la récurrence des prises de parole pro-économie de marché de la tête de liste EELV interpelle, dans un parti généralement classé « à la gauche de la gauche ».

LES ÉCOLOS ET LA GAUCHE, UNE HISTOIRE MOUVEMENTÉE

« Il ne faut pas oublier que les Verts ne sont jamais dits anticapitalistes, Yannick Jadot encore moins !« , souligne Martine Billard, ancienne tête d’affiche des écolos qui a rejoint Jean-Luc Mélenchon en 2009. De fait, l’histoire de l’écologie politique et de la gauche est marquée d’ambivalences et de revirements. En 1974, René Dumont représente la première irruption de l’écologie dans la vie politique française, avec sa candidature à l’élection présidentielle. « Les écolos arrivent en politique avec un logiciel pacifiste, tiers-mondiste, anti-nucléaire, et s’inscrivent dans une lutte contre le PS et le PCF – jugés appartenir à la gauche productiviste – tout en accueillant en leur sein des transfuges de la gauche alternative, retrace Arthur Nazaret, auteur d’Une histoire de l’écologie politique (La Tengo, 2019). Beaucoup de militants écolos sont alors issus du PSU, comme Brice Lalonde, ou du maoïsme comme Alain Lipietz ».

En somme, sans s’en revendiquer ouvertement, les écolos s’inscrivent dans la deuxième gauche née de Mai 68, qui remet en question la centralité de la lutte des classes et du combat économique pour introduire d’autres combats : féminisme, droits des homosexuels, antiracisme. L’intellectuel Féli Guattari symbolisera cette convergence en déclarant que les écologistes « appartiennent au peuple de gauche« … avant que vienne le premier moment « ni-ni » des Verts : en 1986, Antoine Waechter devient l’un des portes paroles des Verts et décrète que « l’écologie n’est pas à marier« . Son parti cesse de s’inscrire dans la gauche, et noue même des alliances avec la droite dans certaines municipalités en 1989. Cette séquence ne dure qu’un temps : en 1993, Dominique Voynet met le candidat à la présidentielle de 1988 en minorité au sein du mouvement, ce qui aboutit au départ de Waechter et à l’inscription des Verts dans la gauche plurielle du gouvernement Jospin en 1997. Depuis, les écologistes se sont encore plus divisés : tandis qu’EELV s’affirmait de plus en plus comme un parti de gauche radicale de tradition libertaire (en témoignent les positions adoptées sur les sujets de société), certains ont fait défection en dénonçant une « dérive gauchiste« , à l’image de Jean-Vincent Placé et François de Rugy en 2015.

Avec ses sorties médiatiques, « Yannick Jadot se démarque de la sémantique traditionnelle employée par EELV pour évoquer les sujets économiques« , note Arthur Nazaret. En effet, si le parti évite de s’inspirer du marxisme de la « vieille gauche », il a développé son propre vocabulaire. On a ainsi l’habitude d’entendre Jérôme Gleizes, économiste membre du parti, évoquer les termes d' »économie sociale et solidaire« , de « tiers secteur« , de « développement durable« … moins de louer les mérites de la « libre entreprise« . Yannick Jadot prend surtout un virage calculé : les conditions politiques françaises, mais également européennes, sont en effet réunies pour un tournant vers le « ni-ni » écolo.

Les Verts ont pu, ces dernières années, constater l’échec de l’inscription de l’écologie politique dans la gauche : « Ce positionnement ne leur a pas permis d’obtenir de résultats en participant aux gouvernements Hollande, et EELV n’a jamais réussi à avoir des élus sans être à la remorque du PS« , note Martine Billard. Alors que, dans le même temps, les préoccupations écologistes grimpent au sein de la population : les différentes marches pour le climat en témoignent, tout comme le succès de la pétition sur « L’Affaire du siècle » et les interpellations du président Emmanuel Macron par des jeunes au sujet de la question environnementale. Ce contexte social se double d’une opportunité politique : l’effondrement du Parti socialiste laisse un espace vacant entre la France insoumise de Jean-Luc Mélenchon et La République en marche ; tout un électorat modéré, plutôt bourgeois et urbain, davantage mobilisé sur des enjeux sociétaux que par un discours social, est à conquérir. Cela tombe bien, c’est la cible naturelle d’EELV, qui peut y voir une occasion d’élargir son socle, d’autant que les élections européennes lui permettent traditionnellement d’absorber une partie des électeurs du PS.

L’EXEMPLE ALLEMAND

Probablement instruit par le contexte français, Yannick Jadot peut également porter son regard sur nos voisins en Europe : en Allemagne, en Belgique et au Luxembourg, les partis écologistes ont réalisés d’excellents scores aux élections intermédiaires… tout en adoptant un positionnement centriste, sans s’inscrire explicitement dans le clivage gauche-droite. En Allemagne, la trajectoire des Grünen a été particulièrement claire : identifié à la gauche radicale dans les années 1970 et 1980, le parti a effectué un net virage à droite à l’aube du XXe siècle, en soutenant les réformes néolibérales de Gerhard Schröder. En janvier, lors de leur congrès à Hanovre, les Grünen ont placé à leur tête deux dirigeants identifiés à l’aile des « Realos », les centristes du parti, par opposition aux plus radicaux « Fundis ». La formation compte 67 députés au Bundestag, et a obtenu de très bons résultats aux élections régionales : en Bavière et en Hesse l’an dernier, les Verts allemands ont fini à la deuxième place derrière la droite, doublant leur score de 2013. Bien plus qu’en France, où la radicalité des écologistes a pu donner l’occasion à leurs détracteurs de les affubler du surnom de « Khmers verts », l’écologie outre-Rhin est synonyme de pragmatisme et d’actions localisées sur l’éolien, le bio ou les pesticides. De quoi donner des idées à leurs homologues français, qui ambitionnent d’accrocher la troisième place aux européennes de mai derrière LREM et le Rassemblement national.

Au-delà de cette posture tactique, la sortie de Yannick Jadot s’inscrit dans une ambition plus large, celle « d’affirmer la centralité de l’écologie« , comme nous l’affirme Julien Bayou. La tactique n’est pas très originale : bâtir le paysage politique autour d’un clivage dont l’un des pôles est entièrement constitué du parti auquel on appartient. Emmanuel Macron a ses « nationalistes » et ses « progressistes« , Marine Le Pen théorise l’opposition entre « mondialistes et patriotes« … Les cadres d’EELV imaginent eux un espace politique divisé en trois : les « populistes » d’un côté (RN, LFI), les « productivistes » (PS, LR, LREM) de l’autre… et les écologistes au centre. Julien Bayou développe l’idée de la centralité écolo dans un entretien au site Le Vent se Lève : « [L’écologie] étend l’idée de solidarité développée par la gauche à l’ensemble du vivant et aux générations futures. En même temps, elle prolonge le principe de responsabilité individuelle cher à la droite en en faisant un devoir personnel de comportement respectueux des biens collectifs et de la nature. Elle interpelle toute les familles de pensées qui se sont forgées dans un monde infini pour libérer la notion de développement de l’illusion productiviste et croissanciste.« 

Reste une question lancinante : le défi écologique peut-il s’accommoder de l’économie de marché ? Pour Jean-Luc Mélenchon, qui a étrillé Yannick Jadot sur son blog, la réponse est (sans surprise) non : « Il va à l’encontre de la prise de conscience générale du lien entre le modèle économique actuel et la destruction de notre écosystème« , tranche le chef de file des insoumis. Du même avis, Martine Billard, juge que « si la logique des ‘petits pas’ pouvait s’entendre il y a quelques années, aujourd’hui la gravité de la situation implique nécessairement une remise en cause du système économique » » Des critiques sévères et logiques : également très engagés sur le plan de l’écologie, LFI entend elle coupler sa lutte contre le réchauffement climatique à une remise en question profonde du système économique. Mais elle regarde également ses perspectives électorales avec inquiétude : les derniers sondages placent désormais EELV devant le mouvement de Jean-Luc Mélenchon.

Photo SIPA/Nicolas Messyasz
Hadrien Mathoux
Article tiré de Marianne  le 11 mars 2019

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