«Après Bouteflika, on entrera dans l’inconnu mais les exigences de démocratie seront forcément plus élevées»

Les manifestants algériens qui viennent d’obtenir une première victoire sont les héritiers d’une longue résistance, que l’historien du Maghreb et sa coautrice Khadija Mohsen-Finan ont eu la lumineuse idée de nommer «dissidence».

Pierre Vermeren, historien et spécialiste du Maghreb, voit dans les manifestants pacifiques qui viennent d’obtenir le renoncement de Bouteflika à un cinquième mandat, les héritiers de nombreux opposants aux régimes de la région, aujourd’hui trop souvent oubliés. Il est l’auteur avec Khadija Mohsen-Finan de Dissidents du Maghreb (Belin, novembre 2018), véritable hommage à tous ceux qui ont résisté aux pouvoirs souvent autoritaires de la région depuis les indépendances. On réservait jusque-là cette appellation de dissident, plutôt récente dans l’histoire des idées politiques, aux opposants soviétiques, chinois, nord-coréens ou cubains. Il est plus difficile de reconnaître ce statut aux opposants de pays arabes qui ont été alliés de l’Occident pendant la guerre froide puis dans la «guerre contre le terrorisme». La dissidence politique en effet suppose qu’aucune opposition ne soit possible, qu’aucun intellectuel critique ne trouve sa place dans le débat public. Faire dissidence, ce n’est pas viser une carrière politique mais affirmer qu’un autre système est possible, ce qui est inaudible dans un régime dictatorial. La notion de dissidence mieux qu’aucune autre semble éclairer les manifestations citoyennes qui se déroulent actuellement dans toute l’Algérie. Une dissidence qui après cette victoire pourrait se transformer en opposition reconnue?

Comment analysez-vous le renoncement de Bouteflika ?

La pression était devenue si forte et si unanime de la part du peuple algérien descendu dans la rue, avec de surcroît le soutien de nombreuses élites, que le renoncement était inévitable, sauf à déclencher des violences dangereuses et inutiles. Il est facile de dire que le président ne voulait pas se représenter, mais si tel avait été le cas, les élections de la fin avril n’auraient pas été annulées. Le pouvoir tente de reculer en bon ordre en gardant le contrôle de la situation, mais il est très affaibli et n’a plus beaucoup de cartes en main (je ne confonds pas le pouvoir actuel avec les institutions de l’Etat algérien et l’armée par exemple, la population ayant montré qu’elle ne les confondait pas). L’Algérie entre dans une nouvelle phase de son histoire, incertaine et inédite par ses enjeux, mais pleine d’espérances démocratiques, enfin! Dans cette phase, il est peu probable que la population et la jeunesse renoncent en si bon chemin, car l’Algérie a changé en quelques semaines. L’annonce de la conférence nationale n’est pas inintéressante. Mais tout dépendra de savoir si cette assemblée constitutionnelle (si j’ai bien compris) est ouverte à de nouvelles figures (intellectuels, juristes, société civile, opposants) ou non, et si elle a la liberté d’écrire un texte démocratique, ou non ? Si c’est le cas, la patience des Algériens sera satisfaite, mais si c’est une tentative de louvoyer, ce sera certainement plus compliqué.

Qui serait crédible pour l’après lui ?

Il n’y a jamais eu de démocratie en Algérie, et il est donc difficile de distinguer une figure politique crédible, ou du moins qui le soit aux yeux des Algériens. Au fond on ne sait pas qui les Algériens estiment, comment ils voteraient et comment ils le feront ? La coalition qui dirige aujourd’hui le pays a fait en sorte justement de piocher dans toutes les tendances, de la gauche aux islamistes, pour neutraliser les oppositions. La plupart des forces politiques ont en quelque sorte lié leur avenir à celui du pouvoir, surtout depuis la Guerre Civile.

Beaucoup de jeunes semblent soutenir Rachid Nekkaz qui selon moi est seulement une figure populiste, mais aussi un symptôme de la frustration politique des jeunes Algériens. Il a renoncé à son passeport français pour pouvoir se présenter car en 2004, sa double nationalité franco-algérienne l’en avait empêché. Ce roi de la communication sur les réseaux sociaux et cet adepte des provocations va-t-il franchir cette phase de la transition ? C’est une hypothèse parmi d’autres. Mais au-delà des hommes, l’essentiel est qu’un processus constitutionnel de transition se mette en place sans violence et en créant des perspectives. Toute une classe politique est à reconstruire et à réinventer, c’est un processus de long terme comme on le voit en Tunisie.

En comparaison avec d’autres pays comme la Tunisie, pourquoi cette paralysie politique a-t-elle tenu si longtemps en Algérie ?

L’Algérie a été dirigée depuis 2003 par un pouvoir sans visage. C’est pour cela que tous les Algériens l’appellent «le» pouvoir ou «le» système. C’est un symbole qui était (et qui demeure) au pouvoir. Bouteflika est le dernier combattant vivant de la Guerre d’Algérie à ce poste. Après lui c’est fini, il n’y en aura pas d’autres. Il a été un des grands acteurs politiques de la post-indépendance, puis il est resté dans l’ombre de Houari Boumediene, et surtout il a été le flamboyant ministre des Affaires étrangères de la grande période des années 1960 1970. Il fait partie du récit national et longtemps le problème de sa légitimité ne s’est pas posé. On aura tout toléré de cette génération, comme son autoritarisme. Mais après lui on entre dans l’inconnu, mais les exigences de démocratie sont forcément plus élevées.

Lors des Printemps arabes, l’Algérie fut la seule à ne pas bouger. Pourquoi aujourd’hui ?

Les jeunes qui sont aujourd’hui dans la rue n’avaient que 12 ou 13 ans lors des Printemps arabes. Et les plus âgés étaient encore des enfants à la fin des années noires. De plus cette période noire des années 1990 n’est pas enseignée, on en entend parler dans toutes les familles bien sûr mais pas à l’école. Et surtout il faut faire une différence entre les mots d’ordre des manifestations depuis le 22 février et ceux des Printemps arabes («Dégage !»). Ils ont principalement manifesté contre le cinquième mandat d’un homme qu’on n’entend plus. C’est un moindre mal pour le régime, cette stricte revendication peut leur permettre d’organiser une transition en douceur s’ils sont raisonnables. Mais avec la vague qui a soulevé le pays en février mars, les manifestations, les mots d’ordre et les revendications ont gagné en puissance et en intensité au fil des jours. C’est pour arrêter cette marche que le pouvoir a lâché sur le point clef, peut être un peu tard pour sauver l’essentiel.

Pourquoi ce sont les étudiants qui sont descendus en premier dans la rue ?

Ce ne sont pas des émeutes populaires. Même si l’économie algérienne ne va pas bien, les Algériens n’ont pas faim. Lors des Printemps arabes, le régime a copieusement «arrosé» tout le monde, en augmentant les subventions, les pensions de fonctionnaires et les salaires, en mettant des facilités de crédit à disposition… Pour éviter l’embrasement connu dans les pays voisins de l’est (Tunisie, Libye et Egypte). Les étudiants algériens savent très bien que la situation politique qu’ils vivent en Algérie n’existe nulle part ailleurs. Il n’y a pas d’autres pays ou un candidat enchaîne les campagnes électorales et les réélections sans dire un mot. Il y a comme une humiliation d’être dirigé par un homme qui ne peut plus parler. Les manifestants sont d’ailleurs aussi calmes que déterminées, il n’y a ni violence ni barricades. Les réseaux sociaux revendiquent la totale citoyenneté de leurs manifestations, ils conseillent même de ramasser les ordures après les défilés. On peut voir à ce stade des manifestations une sorte de négociation avec le pouvoir. Comme si ce pacifisme devait être récompensé.

Et quel fut le rôle des intellectuels ?

La plupart des intellectuels sont liés à l’Etat qui les paye, sauf bien sûr les grands écrivains. L’universitaire qui s’exprime trop librement risque de perdre son salaire dans les jours qui suivent. Donc souvent «les intellectuels critiques» sont à l’extérieur du pays, en France par exemple. Et il y a une particularité algérienne : les retours d’exil sont difficiles après une guerre civile. Ceux qui reviennent n’ont pas forcément de légitimité car ils n’ont pas partagé avec la population les années noires. Ceux qui s’expriment sont plus souvent des écrivains que des politiques, comme Kamel Daoud ou Boualem Sansal par exemple. Et ils restent des personnalités atypiques, pas forcément très écoutées par les Algériens.

Les forces de l’ordre ne sont pas intervenues ?

Pour l’instant non. Autant les années noires ont été violentes, autant les précédentes manifestations de début 2011 ont été noyées dans une masse policière. Rien ne dérapait car très rapidement au moindre rassemblement il y avait presque plus de policiers que de manifestants. C’est beaucoup plus malin que de tirer sur la foule comme l’a fait la police de Ben Ali. Les Algériens ont des forces de police suffisamment nombreuses pour contenir le mouvement quand il a une taille normale. Evidemment, face à tout un peuple, c’est autre chose.

En dehors des étudiants, quelles sont les oppositions et les dissidences dans l’Algérie d’aujourd’hui ?

Il y a des oppositions régionales comme en Kabylie. Il existe aussi une cyber dissidence, très active sur les réseaux. On peut aussi citer des ordres professionnels comme celui des avocats ou des formations politiques même modestes qui ont rejoint ou se sont montrées solidaires du mouvement.

Comment vous est venue cette intuition de dissidence à propos du Maghreb ? Au moment des Printemps arabes ?

Bien avant les Printemps arabes, puis en 2011, j’ai eu l’impression en lisant la presse que l’on faisait mine de découvrir qu’il y avait une résistance. Il est vrai que les Printemps étaient inédits dans leur forme, mais nous qui travaillions sur cette région, nous étions en contact depuis très longtemps avec ces résistances et oppositions diverses. J’ai longtemps vécu dans des pays du Maghreb et j’ai vu ces régimes autoritaires à l’œuvre, la résistance de ces opposants m’a toujours paru incroyable et nous avons pensé qu’il fallait leur rendre un hommage.

Qu’avaient en commun des dissidents de l’est avec ceux du Maghreb ?

Ces opposants ont subi le même genre de traitements, la disqualification de leur parole publique et intellectuelle, le risque pour leur vie, et souvent à la fin un exil qui n’est qu’un bannissement. Ils étaient certes au départ des opposants, mais après des décennies d’opposition impossible, ils sont devenus des dissidents. L’exil plutôt que le reniement de ses idées est une forme de dissidence. Car on ne pouvait pas s’opposer en Algérie. Ceux qui ne sont pas morts ou qui n’ont pas accepté de se taire, comme nombre de journalistes, ont souvent été forcés de partir.

Quelle différence entre un opposant et un dissident ?

Un dissident, contrairement à un opposant, n’appartient pas forcément à un parti politique, ce qui le caractérise le mieux n’est pas son idéologie politique mais ses exigences éthiques et philosophiques. Au Maghreb, ce sont avant tout des personnalités qui ont cru aux promesses de l’indépendance. Ces promesses étaient doubles: elles assuraient bien sûr l’indépendance nationale mais aussi une démocratisation. Car les reproches faits à la colonisation étaient bien sûr d’avoir la main sur le pays mais aussi d’écarter toute la population de la citoyenneté, de l’école, à l’écart de la justice. Malheureusement beaucoup des régimes qui ont émergé aux indépendances n’ont pas réalisé cette promesse de démocratie. Rappeler les manquements de ces gouvernements était difficile, c’était comme de remettre en question l’indépendance elle-même. Les opposants qui réclamaient le multipartisme, la liberté d’expression ou la justice sociale étaient vite repoussés à l’extérieur du jeu politique, et devenaient donc des dissidents. Sur ce point, l’Algérie est peut-être en train de changer…

Photo : AFP – Ryad Kramdi
Catherine Calvet
Article tiré de Libération  le 13 mars 2019

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